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Si, comme nous le constatons depuis 40 ans, les discours et les solutions proposés (et mis en application) en matière économique (impôts, lutte contre le chômage, retraites, qualité des services publics, question de la dette….) par la plupart des économistes et hommes politiques intervenant à la télévision sont vains et si, loin de mener à une amélioration, leur mise en œuvre conduit plutôt à une détérioration de la qualité de vie pour le commun des Français, c’est que ces individus ne réfléchissent guère que dans le cadre étroit actuel du système et du fonctionnement de nos sociétés.

Tel ne fut pas le cas de Cornélius Castoriadis (1922 -1997) qui, en plus d’avoir été psychanalyste, philosophe, penseur et acteur politiques, a également été économiste : il a en effet travaillé comme expert à l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) de 1945 à 1970, donc au sein de l’une des institutions internationales les plus « sérieuses » et compétentes en matière économique et financière.

En 2007 la crise des subprimes a déclenché en France un grand émoi collectif et suscité un consensus de la société – pendant quelques mois – sur le fait qu’on ne pouvait ainsi laisser faire le marché dérégulé, qu’il fallait absolument réformer le système économique et financier. 5 ans plus tard, cependant, rien n’a fondamentalement – au delà des beaux discours et des réformes à la marge – été changé au système. Un système qui par contre s’est chargé d’exiger des populations européennes des sacrifices conséquents en matière économique et sociale.

La pensée de Castoriadis renvoie côte-à-côte sociétés religieuses et traditionnelles, communisme et capitalisme, car le pouvoir n’y appartient jamais réellement au peuple. Castoriadis les qualifie de sociétés hétéronomes, par opposition aux sociétés autonomes, c’est-à-dire des sociétés dans lesquelles les gens font leurs propres lois et décident ensemble des affaires importantes qui les concernent ?

Le problème, nous dit-il, vient de l’origine de la prise de décision politique et économique. Les pistes d’amélioration de l’état actuel des choses reposent sur la transformation de notre système politique vers la démocratie directe et la décentralisation, afin que chacun ait son (égal) mot à dire sur les décisions politiques:

- une société où le peuple fait lui-même ses institutions et ses lois;

- des décisions prises autant que possible par des assemblées générales locales;

- la société formée par des unités qui sont suffisamment petites pour pouvoir vraiment s’auto-gouverner complétement.

Ceci impliquant une décentralisation très importante, à l’inverse de la tendance actuelle à la centralisation « qui ne fait rien d’autre que refléter la tendance des couches dominantes de tout essayer de contrôler par un centre ».

Cet article est un assemblage de propos de Cornelius Castoriadis retranscrits d’une conférence qu’il a donnée en 1991 à Porto Alegre au Brésil, intitulée « Le socialisme du futur » (il aurait préféré qu’elle s’intitule plutôt « l’avenir de l’autonomie »!) et disponible sur anarsonore.free.fr à l’adresse : http://anarsonore.free.fr/spip.php?article141

 

EXTRAITS DE LA CONFÉRENCE : LEÇONS DE POLITIQUE et D’ESPOIR

 

« Nous voulons une société autonome faite par des individus autonomes. Et quand je dis « nous voulons », ce n’est pas seulement notre arbitraire, c’est le sens des mouvements d’émancipation qui parcourent l’histoire de l’occident depuis Athènes, et qui ont été repris et amplifié en Europe occidentale avec la lutte pour les libertés communales contre les rois, les nobles et l’Église, par les révolutions du XVIIe et du XVIIIe siècle, par le mouvement ouvrier, le mouvement des femmes, des jeunes, de différentes minorités.

Une société autonome ça veut dire une société vraiment démocratique : une société où le peuple fait lui-même ses institutions et ses lois, et où tous les individus sont libres et égaux. Égaux ça ne veut pas dire que la société s’engage à rendre tout le monde capable de courir le 100m en 9’95 ni à rendre tous les individus capables de composer la passionata. Égaux ça veut dire que tous ont la même possibilité effective de participer au pouvoir politique.

Et il y a aussi un contenu subjectif à cette autonomie : les individus autonomes sont des individus responsables qui peuvent réfléchir, délibérer et décider. La Russie n’a jamais été cela ni de près ni de loin (…) Lénine et Trotski ont écrasé la commune de Kronstadt en 1921 (…)

L’objet de la politique n’est pas le bonheur. L’objet de la politique c’est la liberté. Et c’est dans cette liberté que chacun peut faire son bonheur (…). Il n’y aura jamais de société sans institutions. La société communiste de Marx est un mythe incohérent. Il y aura toujours un pouvoir politique. Cela ne veut pas dire qu’il y aura un État au sens où il y a un État aujourd’hui, c’est-à-dire un appareil de domination séparé de la société. Mais il y aura un pouvoir politique parce qu’il y a des décisions qui doivent être prises collectivement, appliquées et sanctionnées. Toute la question c’est que ces institutions soient décidées par tous et que tous participent au pouvoir politique. Et pour qu’ils puissent participer il faut changer la société telle qu’elle est et il faut évidemment aussi que les individus soient capables de développer et de réaliser leur liberté (…) La politique c’est le domaine de l’opinion, de la doxa comme disaient les Grecs : ce n’est pas le domaine de l’épistémè, de la science.

S’il y a une transformation sociale, il y aura une immense création des formes nouvelles, et ces formes sont imprévisibles par une théorie quelconque. Et il faut aussi en finir avec la centralité de la production et de l’économie. Le but d’une société autonome n’est pas de développer les forces productives, mais de créer des êtres humains libres et autant que possible sages. »

 

LE PROJET DE SOCIÉTÉ AUTONOME

C’est-à-dire ce que voulait dire « socialisme » dans le temps. « Ce n’est rien d’autre que l’idée de la démocratie pensée jusqu’au bout. Qu’est ce que ça veut dire démocratie ? Pouvoir du peuple. Mais le peuple est fait d’individus, donc les individus doivent aussi avoir le pouvoir en tant que membres du peuple. Et ça veut dire aussi que le peuple aussi bien que les individus doivent être libres.

Maintenant, parler de pouvoir du peuple ne peut se réaliser que dans le cas d’une démocratie directe, c’est-à-dire par des décisions que prend la collectivité elle-même, et non pas des représentants irrévocables. La représentation comme celle qui existe aujourd’hui c’est d’abord une aliénation du pouvoir des représentés vers les représentants; Et en même temps une division du travail politique structurelle et instituée entre dirigeants et dirigés. Cette division du travail doit être abolie, c’est ça que veut dire abolir la domination d’une couche sur les autres [faut bien distinguer division du travail et division des tâches = les tâches doivent être réparties, tout le monde ne peut pas faire la même chose en même temps]. Mais ce qui doit être supprimé c’est l’existence d’une catégorie sociale dont le rôle est de diriger les autres (ça ne veut pas dire non plus qu’il ne peut pas y avoir des individus qui pendant une période ou pendant longtemps jouent un rôle plus important que les autres… La question est que ces individus ne cristallisent pas institutionnellement leur position pour toujours).

 

« COMMENT RÉALISER LA DÉMOCRATIE DIRECTE DANS LES CONDITIONS DES SOCIÉTÉS MODERNES, DE GRANDES SOCIÉTÉS ? »

« Je ne vais pas ici bien entendu développer une utopie, ni au mauvais ni au bon sens du terme. Je vais simplement exprimer un certain nombre d’idées, qui d’ailleurs pour l’essentiel ne me sont pas personnelles, qui sont le fruit de l’expérience, aussi bien du mouvement ouvrier, que de l’antiquité grecque, et de l’expérience négative, aussi bien de la société capitaliste que de la société bureaucratique russe.

Le premier point c’est qu’il faut qu’il existe dans la société, ou plutôt que la société soit formée par des unités qui soient suffisamment petites pour pouvoir vraiment s’auto-gouverner complétement. Cela implique la nécessité d’une décentralisation très importante , et on peut remarquer que la centralisation actuelle est un des aspects des absurdités du régime qui ne fait rien d’autre que refléter la tendance des couches dominantes de tout essayer de contrôler par un centre. Il faut donc des unités, qui peuvent être des entreprises ou des unités territoriales, qui comportent par exemple entre 10 000 et 30 000 citoyens, et qui sont souveraines pour tout ce qui les concernent essentiellement et directement.

Comment ces unités (appelons-les communes si vous voulez) exercent leur souveraineté ? Les décisions doivent être prises autant que possible par des assemblées générales ou par un vote général et d’un autre côté, comme les assemblées générales ne peuvent pas être réunies 24h sur 24, ni même 7 jours par semaine, les tâches de préparation des assemblées générales, d’exécution de leurs décisions, et de permanence (il y a toujours quelqu’un qui peut répondre au téléphone) doivent être exercées par des Conseils, sur le modèle des Conseils ouvriers qui ont existé, c’est-à-dire par des délégués élus et révocables, responsables devant l’assemblée générale, et lui rendant compte de ce qu’ils font. C’est déjà ce qu’a essayé de faire la Commune ou les Soviets russes, ou les Conseils ouvriers en Italie en 1919 ou en Hongrie en 1956. Ce sont là des créations spontanées des travailleurs et du peuple qui contiennent l’essentiel de cette forme. Sans doute s’il y a de nouveau un grand mouvement populaire, d’autres formes pourront être créées.

Deuxièmement, évidemment, ces unités de base doivent être coordonnées, et là encore cette coordination doit être faite par des Conseils de délégués élus et révocables. Je pense que toute décision essentielle qui affecte plusieurs unités de base ou toutes les unités de base, doit être prise par vote général, référendum, plébiscite, après évidemment une discussion pleinement informée et suffisante; ce qui implique un autre point : que contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, toutes les informations nécessaires et pertinentes pour la prise de décision doivent être mises à la disposition de la population. Aujourd’hui toutes les décisions sont prises en secret même dans les États les plus soi-disant démocratiques. Elles ne sont même pas prises dans les parlements ou les soi-disant parlements : elles sont prises dans les coulisses, et même pas dans les coulisses du Parlement, dans la coulisse de la direction du parti majoritaire. Et là, une décision est prise, et on dit aux députés de ce parti – qui sont soi-disant les représentants du peuple : « vous voterez cela » , ou autrement vous êtes exclus du parti, on ne vous présente pas aux prochaines élections : c’est ça la démocratie représentative : c’est le pouvoir des partis, des sommets des partis.

 

« Un principe suprême que moi j’aimerais inscrire sur le fronton des monuments publics de cette société : « PAS D’EXÉCUTION DE DÉCISION SANS PARTICIPATION à LA PRISE DE DÉCISION »

Je disais tout-à-l’heure que l’essentiel c’est d’abolir la division entre dominants et dominés ou on peut le dire aussi la division entre dirigeants et exécutants. Il y a donc un principe suprême que moi j’aimerais inscrire sur le fronton des monuments publics de cette société : « pas d’exécution de décision sans participation à la prise de décision ». En bref ces idées on peut les résumer comme ça : c’est que ce qu’on appelle la sphère publique doit devenir vraiment publique, publique non seulement quant à son objet, mais publique quant à son sujet.

La liberté des individus et des groupes ou associations volontaires doit évidemment être garantie et étendue dans toute la mesure du possible. Si les individus ne sont pas libres, la collectivité ne peut pas l’être non plus. Mais l’attitude d’une société démocratique, d’une société autonome à l’égard de la liberté des individus ne peut pas être comme aujourd’hui seulement passive, défensive ou négative : elle doit être positive et active, c’est-à-dire que la loi ne doit pas simplement protéger la liberté des individus dans leur sphère privée, la loi doit aider activement les individus à devenir libres, c’est-à-dire autonomes. Et cela implique au moins deux choses » : l’auto-formation à la citoyenneté (ce que les grecs appelaient la paideia) et une réelle égalité.

Que les individus soient effectivement égaux- au sens que j’ai dit tout-à-l’heure, c’est-à-dire qu’ils aient les mêmes possibilités effectives de participer à tout pouvoir qui existe dans la société. C’est en exerçant le pouvoir qu’on s’assure qu’on peut l’exercer, et qu’on devient vraiment libre, et c’est en participant à la formation de la loi, qu’on acquiert la certitude que c’est aussi votre loi, et non pas comme aujourd’hui leurs lois : « ils ont encore voté des impôts », c’est pas nous qui avons encore voté des impôts, comme « le pouvoir est leur pouvoir ».

 

LA POSSIBILITÉ DU CHANGEMENT

« Il ne s’agit pas bien entendu de faire des prophéties ou même des prévisions, mais je crois qu’on peut élucider la situation présente : je parle des pays riches que je connais mieux. La situation semble sombre, car ce qui prévaut c’est l’apathie de la population, une privatisation croissante des gens, et le cynisme. Mais tout cela, qui en apparence devrait satisfaire les couches dominantes, je pense que cela contient en même temps les germes d’une crise profonde du système », en rupture avec le conformisme généralisé.

« Il ne pourra y avoir d’issue que si, comme je vous le disais déjà hier, les hommes et les femmes partout se réveillent et décident de prendre leur sort entre leurs mains, et c’est cela même qu’est le projet d’autonomie. Rien ne garantit qu’ils le feront. Mais rien ne garantit non plus qu’ils ne le feront pas et nous ne pouvons rien faire d’autre que de travailler pour qu’ils se réveillent, qu’ils se réveillent de l’apathie, et qu’ils se réveillent de l’abrutissement des supermarchés et de la télévision.

Et s’ils se réveillent, je crois qu’on peut être certain qu’ils auront décidé de détrôner l’économie et la production de la place souveraine où les ont mis le capitalisme et le marxisme et de les remettre à leur juste place, qui est que l’économie et la production sont des simples moyens de la vie humaine et non pas des fins. Car, depuis que l’humanité existe, de toutes les fins que les sociétés se sont proposées, l’expansion sans fin de la production et de la consommation est sans doute la plus dérisoire et la plus ignoble. Nous devons nous proposer comme une fin la constitution de collectivités libres par des individus libres, responsables et capables de donner un autre sens à leur vie, que l’acquisition de quelque camelote supplémentaire. »

 

POUR PLUS D’INFORMATIONS :

http://www.castoriadis.org/fr/

http://www.agorainternational.org/fr/