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Populaction a pour objectif d’être un site d’information de fond, de long terme. Car, du point de vue des luttes pour la liberté et contre l’accaparement du pouvoir et des richesses par quelques uns, les mêmes enjeux et difficultés perdurent, se retrouvent et se répètent à travers les âges et les continents.

Peu importe donc que le présent témoignage – assez extraordinaire – sur Madagascar date de plus de 30 ans, car ce dont il parle, les assemblées d’habitants – les Fokon’ola – et l’auto-gouvernement de fait de régions entières, est un phénomène à la fois très ancien et très actuel en 1990 comme aujourd’hui sans aucun doute, à Madagascar mais aussi en Afrique et dans beaucoup d’autres endroits du monde.

David Graeber a vécu à l’époque plusieurs mois à Madagascar, et pas dans des hôtels pour touristes ni dans une cage dorée ; il en connaît la langue et l’histoire, la culture et les habitants. Anthropologiste de formation et militant, il est une figure de la gauche radicale et a ensuite participé à Occupy Wall Street (rappelons que le mouvement « Occupy ! » aux États-Unis s’est étendu à quelques 500 villes à travers tout le pays) et notamment à l’organisation de la première assemblée générale dans le parc zuccotti. Le présent article est tiré de son livre PossibilitésEssais sur la hiérarchie, la rébellion, et le désir (non encore traduit en français) paru en 2007 (1), et plus particulièrement du chapitre « Zones Autonomes Provisoires : ou l’État-fantôme à Madagascar ».

 

Tradition d’Auto-gouvernement, résistances armées et culturelle face à la colonisation française

 

La présente description se rapporte à une région rurale de Madagascar où David Graeber a passé plusieurs mois : une région située à une heure en voiture seulement de la capitale et dont la ville principale, Arivonimamo, compte 10 000 habitants. C’est une des zones autonomes provisoires qui existent partout dans l’île, dans les endroits qui n’intéressent ni les entreprises étrangères (ni mines de bauxite, ni plantations de vanille…) ni l’État (car elles n’ont rien à exporter, et donc ne rapportent aucun argent étranger qui puisse permettre de rembourser les énormes dettes publiques sous le joug desquelles, comme de nombreux autres États Africains, Madagascar se trouve).

L’auto-gouvernement via les assemblées d’habitants ouvertes à toutes et à tous (les Fokon’ola – ce qui veut dire « tout le monde ») y est une tradition multiséculaire, qui va de paire avec une méfiance généralisée envers l’État: déjà au XIXème siècle, ces régions n’étaient que lâchement intégrées au Royaume malgache, le Royaume de Mérina. Puis, à partir de 1895, et la conquête, malgré une résistance massive (« [l]a répression menée contre la résistance du peuple malgache à sa colonisation aurait fait au total entre 100 000 et 600 000 morts (selon différentes estimations d’historiens) pour une population de 3 millions d’habitants à l’époque » (2)), par les armées françaises et la colonisation, l’État devient plus que jamais synonyme de domination, d’autoritarisme, de répression. En bref, de tout ce qu’il faut éviter.

Comme dans les autres régions africaines, les infrastructures (routes permettant le transport des troupes armées, chemin de fer…) ne sont mises en place par l’administration française, grâce à l’exploitation des populations locales, que pour mieux permettre leur asservissement (on oblige, classiquement, les populations à payer un impôt en argent, et non en nature, ce qui oblige les gens à travailler là où le veut l’administration) et l’école pour former des fonctionnaires dociles et habitués depuis tout petit à recevoir des ordres et à en donner. Mais les Malagasy, en dépit de l’interdiction de tout rassemblement politique, parviennent à maintenir vivante leur culture.

Après l’indépendance (1960), comme dans les autres pays africains, le gouvernement mis en place n’est qu’un pion aux services des intérêts français, et il faut donc la Révolution de 1972 pour voir l’armée française chassée, le franc CFA abandonné et la souveraineté monétaire retrouvée. Si les gouvernements suivants seront loin d’être parfaits, ils supprimeront au moins l’asservissement monétaire des populations rurales par l’impôt et laisseront, bien que formellement toujours présents, les populations de ces régions rurales retrouver leur « autonomie », tant économique que politique.

 

Autonomies et assemblées d’habitants ouvertes à tous : une culture de l’auto-gouvernement et de la recherche du consensus étonnante

 

Des régions entières , comme en maintes autres endroits du continent africain ou d’ailleurs, on peut parler d’État-fantôme, où l’économie se déroule complètement en dehors du système formel (taxes, lois, règlements…) et où la population se conforme plutôt à ce qui constitue « la loi générale pour les villes malgaches » : quasiment tout le monde cultive ; tout le monde vend quelque chose ; chaque voiture est un taxi collectif ; une foule de petits agriculteurs qui se rend au marché d’Antananarivo (la capitale) pour y vendre leurs produits, puis retournent dans leurs villages (volontairement) peu commodes d’accès; des sociétés où, comme ailleurs, il y a des inégalités, économiques (bien moindres, on peut s’en douter, que dans nos contrées) et sociales (entre anciens nobles et anciens esclaves), et qui ne sont donc pas des sociétés idéales ; une économie, une justice (par le biais des Fokon’ola), une « police » (très occasionnelle) et une éducation autogérées, en parallèle de la présence formelle de l’État, via ses fonctionnaires, quelques gendarmes, une banque ou quelques écoles (le système éducatif a toujours été assimilé par les gens au système de pouvoir, à l’État et à la domination). Une culture vivante où, de manière générale, l’on est très réticent à donner des ordres à un autre adulte, et très méfiant à l’égard de tout ce qui se rapproche de la confrontation ou du leadership charismatique.

Des régions qui, tout en accomplissant formellement leurs devoirs (peu nombreux) à l’égard des institutions étatiques, s’auto-gouvernent de fait, grâce à la tradition toujours vivante d’auto-gouvernement et à une culture que nous qualifierions en Europe ou en Amérique Latine de démocratie directe. « L’art d’arriver à des décisions par consensus, nous dit David Graeber, était quelque chose que chacun apprenait simplement depuis tout petit. C’était une part tellement intégrante du sens commun de tous les jours qu’il en était même difficile, à première vue, pour un étranger de le remarquer. Par exemple, il y avait un principe général selon lequel tout projet susceptible d’avoir des conséquences négatives pour les autres ne pouvait être mis en œuvre légitimement sans le consentement préalable des autres (3) », par le biais d’une assemblée du Fokon’ola.

Une seule personne, opposée à un projet ou une décision, peut faire blocage et s’y opposer en déclarant « je ne suis pas d’accord », quitte à déclencher une crise générale : jusqu’à temps que le problème ait été réglé par tous et que tout le monde soit à l’aise avec la décision. Le Fokon’ola, poursuit David Graeber, plutôt qu’une institution, était un « principe flexible de délibération de groupes pouvant aller de 5 à 1000 personnes, en fonction des caractéristiques du problème qu’ils essayaient collectivement de résoudre » (4). Des assemblées locales ouvertes à tous, jeunes, vieux, femmes, hommes, où formellement tout le monde avait le même droit de prendre la parole : « le seul critère était d’être assez vieux pour être capable de formuler une opinion intelligente ».

 

Zones autonomes provisoires : une tactique d’évitement universelle ?

 

David Graeber soulève une réflexion plus universelle: « [o]n peut se demander s’il n’y aurait pas des centaines, voire des milliers de communautés similaires dans les autres parties du monde – des communautés qui se sont retirées ou se sont dérobées de tout contrôle effectif de la part de leurs gouvernements nationaux et devenues autonomes, auto-gouvernées, mais dont les membres continuent de pratiquer les formes et actions externes d’obéissance dans le but de dissimuler ce fait » (5).

La définition traditionnelle de l’État comme ayant « le monopole légal de la violence légitime », poursuit David Graeber, ne convient pas là où, comme dans de nombreuses parties de l’Afrique, « la seule véritable traduction de la « souveraineté étatique » qui persiste est la reconnaissance internationale du droit légal du gouvernement de représenter ses citoyens dans les arènes internationales et, particulièrement, de garantir les contrats concernant l’accès des grandes entreprises étrangères aux ressources du territoire » (6).

Comme à Madagascar, conclut l’auteur, les zones autonomes peuvent exister en évitant la confrontation, en s’assurant que les représentants de l’État ne soient jamais humiliés publiquement et ne perdent jamais la face, tout en empêchant en même temps autant que possible l’État de gouverner. Ce qu’il reste de l’État devient alors simplement suffisant pour permettre aux populations de toujours garder à l’esprit les comportements à éviter et ce qu’il ne faut pas faire.

 

NOTES :

(1) : David Graeber, Possibilities – Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire, 2007, AK Press. A noter que David Graeber est par ailleurs l’auteur de Pour une anthropologie anarchiste, Éditions Lux, 2007.

(2) : extrait de la page wikipédia sur Madagascar, disponible ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Madagascar note : avec en note : « Voir Madagascar Réalités et Résistances [archive], p. 6, Afaspa, Jean-Claude Rebeherifara (sociologue, enseignant-chercheur) ».

(3) : David Graeber, Possibilities – Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire, 2007, AK Press, p. 173

(4) : ibid, p. 173

(5) : ibid, p. 177

(6) : ibid, p. 177