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DOSSIER : Travail, chômage et économie alternative : nous ne sommes pas sans solutions !!! (II) Démystifications pour pistes de changement collectives

 

Le livre de Karl Polanyi La Grande Transformation est un livre essentiel pour comprendre pourquoi notre société est ce qu’elle est, comment nous en sommes arrivés là, et pourquoi si nous ne changeons pas les fondements même du système économique il n’y a aucune raison que le sort de la quasi-totalité des êtres humains ne continue pas de s’empirer gravement.

 

Le génie du libéralisme économique et des élites économiques et politiques qui le promeuvent (grâce à une « communication » constante et à grande échelle, par le biais de la télé et autres grands médias) est d’avoir fait croire aux gens que pour leur bien, il leur fallait abandonner leur sort et leur vie, leur capacité de réfléchir et de faire des choix, à un grand « marché auto-régulateur » et tout puissant. Une folie, qui nous a tous atteint et dont nous faisons désormais part, dont il n’est pas si facile de sortir. Ou comment le « progrès » peut-être en fait une régression majeure dans l’histoire humaine, celle de l’abolition de tout contrôle social sur les choix de société qui sont faits.

 

La mauvaise pente sur laquelle est notre société découle de la logique même de ce libéralisme économique dont nous avons fait sur terre la loi suprême, l’alpha et l’oméga de nos existences. Sur le versant politique, la logique du libéralisme économique est une disparition de façade du pouvoir politique (Jospin avouant qu’il ne pouvait rien faire face au rouleau-compresseur du système international), en réalité une politique totalement déterminée à l’échelle internationale par les grandes puissances économiques (privées, et malheureusement, publiques) et élaborée le plus souvent par des personnes qui ne sont élues par aucun peuple. Sur le versant rationnel, c’est inscrire de manière débile comme principale loi humaine (lire les traités européens par exemple) et comme moteur du « progrès » et du bonheur pour tous la concurrence généralisée (sur la base d’une conviction, de façade elle aussi, que la concurrence généralisée de tous les humains avec tous les humains, amènera le maximum de bienfaits pour tout le monde) de tous contre tous (un bel universalisme !). C’est vouloir faire penser aux hommes que ce n’est pas par la coopération entre eux que la paix et la liberté seront obtenus, mais par la concurrence, et tout faire pour les en convaincre. Une vision guerrière, darwiniste (loi du plus fort et « adaptabilité » – ici à un système débile) et prédatrice de la vie et de l’être humain, qui consiste à mettre les coopérations au service de la mise en place d’une concurrence généralisée de tous contre tous.

 

 

VERSANT POLITIQUE DU LIBÉRALISME : LA POLITIQUE DES ÉLITES POUR LES ÉLITES. CONVAINCRE LE PEUPLE PAR TOUS LES MOYENS (1) QUE C’EST LE SYSTÈME LE MOINS MAUVAIS, (2) D’ABANDONNER TOUT POUVOIR POLITIQUE

 

Le fait que nos démocraties (dont bien sûr tout n’est pas à jeter !) – qui ne cessent, notamment depuis les années 70, d’accélérer cette marchandisation totale du monde à grands coups de traités internationaux (prolifération incroyable de textes dont le commun des mortels ne connaît même pas le contenu, la fiction « nul n’est censé ignoré la loi » étant plus que jamais une tragique absurdité) tout en clamant que les pouvoirs politiques n’y peuvent rien -, loin d’être des « gouvernements du peuple, par le peuple et pour le peuple » sont, de fait, des « gouvernements d’élites, par les élites et pour les élites », se constate logiquement : c’est la première fois dans l’histoire humaine qu’à si vaste échelle (le monde) des populations consentent à la disparition de tout contrôle social sur ce qui fait leurs vies : travail, terre, eau, richesses naturelles…

 

Avant, le fait qu’un homme (ou plusieurs) étranger à la communauté débarque un beau jour et achète ne serait-ce que la moitié des terrains pour en faire ce qu’il veut était tout simplement impensable… Les populations n’y auraient jamais consenti, et il n’y a que par la force qu’il aurait pu le faire… Aujourd’hui, la légalité internationale et nationale permet de le faire sans difficulté aucune, et prévoit même qu’il est interdit pour une communauté de s’y opposer (ce serait de la discrimination !). Le droit actuel n’est en réalité que la légalisation de la loi du plus fort, mais sous une forme subtile, très élaborée, et élaborée à l’aide de gros moyens

 

De tout temps avant 1800 et en quelque endroit du globe que nous nous placions, « [l]e système économique était submergé dans les relations sociales générales ; les marchés n’étaient qu’un trait accessoire d’un cadre institutionnel que l’autorité sociale maîtrisait et règlementait plus que jamais » (1). Par exemple, jusqu’à cette date, la « La terre demeura, en Angleterre comme en France extra commercium » (2), c’est-à-dire en dehors du commerce, non achetable. « Le mercantilisme, malgré toute sa tendance à la commercialisation, ne s’attaqua jamais aux garanties qui protégeaient ces deux éléments fondamentaux de la production qu’étaient le travail et la terre et les empêchaient de devenir des articles de commerce » (3). Le contraire aurait perçu non seulement comme absurde, mais comme auto-destructeur.

 

Mais, merci à nos apprentis sorciers en économie et autres politiciens dont le seul horizon est la consolidation de leur pouvoir et de leur position économique et sociale dominante, « [l]’étape suivante de l’histoire de l’humanité vit, comme nous le savons, une tentative pour établir un seul grand marché autorégulateur » (4), ce qui « n’exige rien de moins que la division institutionnelle de la société en une sphère économique et une sphère politique » (5). C’est la logique même du libéralisme économique que de supprimer tout pouvoir politique du citoyen ordinaire, car il est son plus grand ennemi : le pouvoir politique doit simplement se contenter d’assurer l’ordre et de permettre aux plus riches d’être libre, de faire tout ce qu’ils veulent, dans la seule limite où les populations l’acceptent et ne se révoltent pas. « Un tel modèle institutionnel ne pouvait fonctionner sans que la société fût en quelque manière soumise à ses exigences. Une économie de marché ne peut fonctionner que dans une société de marché » (6). D’où toutes les résistances populaires à l’époque de la mise en place de ce nouveau système économique, et les répressions concomitantes de la part des autorités étatiques partout, les citoyens ordinaires percevant bien toute l’horreur de ce nouveau projet de société mis en place, percevant bien (ce que nous avons, nous, du mal à faire, tant nos esprits sont modelés par nos institutions et par la télévision ou les grands journaux) que « [p]ermettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l’utilisation du pouvoir d’achat, (…) aurait pour résultat de détruire la société ». (7)

 

La terre et le travail ne sont malheureusement plus que 2 exemples, certes très forts, parmi tant d’autres, de cette marchandisation de tous les pans de l’activité et de la vie humaines. Nous avons créé (où plutôt, nos hommes politiques successifs ont créé, mais en notre nom et grâce à notre mandat) un monde qui est une grande marchandise, et où tout (esclavage légalisé, déversement de produits dangereux dans nos rivières et de déchets toxiques occidentaux sur les côtes africaines, vastes territoires vendus, même si cela conduit à la famine des gens de la région) peut être obtenu grâce à l’argent, puisque de toute façon tous les États sont désespérément à la recherche d’argent. Au nom de la liberté un système juridique imposé à l’échelle internationale détruit les libertés les plus fondamentales, petit à petit.

 

C’est la logique même du libéralisme économique (le marché auto-régulé et libre est, soi-disant, la condition de l’épanouissement du maximum de personnes) que de dessaisir ainsi les citoyens d’abord, puis les communes et les États mêmes, de toute autonomie, c’est-à-dire de tout pouvoir de faire ses propres lois, de toute liberté politique : comme l’écrivait Polanyi dès 1944, « l’idée de liberté dégénère ainsi en un pur et simple plaidoyer pour la libre entreprise – laquelle est aujourd‘hui réduite à l’état de fiction par la dure réalité des trusts géants et du pouvoir princier des monopoles » (8). S’il en était ainsi il y a plus de 60 ans, on se rend bien compte qu’il est désormais devenu difficile – après la vague internationale de dérégulation à l’extrême des années Thatcher, Reagan ou Mitterrand – de mettre des mots sur la réalité et l’étendue des dégâts de notre état présent.

 

 

VERSANT RATIONNEL DU LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE : UN SYSTÈME QUI PROMEUT NON PAS LA COOPÉRATION ENTRE LES HOMMES, MAIS LA CONCURRENCE de TOUS CONTRE TOUS

 

Cette idée, réalisée maintenant dans les faits, d’un grand marché internationalisé sans contrôle social aucun est, nous le percevons tous, une folie : mettre tous les êtres humains en concurrence les uns contre les autres, pour toutes leurs activités, et s’en remettre à une « main invisible » pour assurer la prospérité de tous, n’a pas seulement aucun sens; c’est une supercherie, et même un énorme foutage de gueule.

 

La soi-disant « science économique » qui est l’alpha et l’oméga de notre système social et politique découle de fondements irrationnels, élaborés par une poignée d’illuminés il y a quelques 200 ans sur des projections biologistes enfantines (comme le sang dans le corps humain, les échanges internationaux ne doivent rencontrer aucune barrière et circuler librement pour que le corps dans sa totalité se porte bien) et fausses (c’est le principe de concurrence et de lutte de tous contre tous qui anime notre monde naturel, l’évolution des espèces et le progrès, alors qu’il a largement été prouvé désormais par les biologistes que le principe de coopération est un moteur non moins important de l’évolution) : elle est en réalité une construction mentale et idéologique permettant à quelques uns de s’assurer richesses, pouvoirs et renommé.

 

Une science économique – et un système économique à sa suite – qui encourage tout le monde à chercher son petit bonheur personnel ou familial sans se soucier des autres, à se concentrer, « dans l’intérêt de tous », sur ses intérêts privés, sans égard pour la chose commune, la chose de tous, tourne le dos à ce qui fait la particularité et la beauté de l’être humain, la culture et la solidarité, la vie en société et le soutien mutuel, pour le faire retourner à l’état d’animal solitaire.

 

Un système économique dont l’essence et le but est de priver le citoyen ordinaire de tout pouvoir politique, et qui arrive à faire croire aux gens « qu’ils sont incapables de comprendre l’économie, que c’est beaucoup trop compliqué » et qu’il vaut donc mieux qu’ils laissent les experts et politiciens (qui eux le comprennent (!), un comble) décider des choses importantes, au mépris de la raison, du sens commun, de la tradition démocratique, et du respect – tout simplement – du citoyen ordinaire.

 

Le sens commun sait et sent bien que tous ces piliers idéologiques du système économique libéral ne sont que foutaises et supercheries, et sent bien que ce n’est pas par la guerre économique de tous contre tous (nous sommes plusieurs milliards, cela fait quand même beaucoup de petites guerres) que les choses s’amélioreront et que nos libertés réciproques concrètes s’étendront, mais par la coopération.

 

En continuant avec un tel système politico-économique nous courons à notre perte. La seule question est de savoir jusqu’à quand nous le permettrons, jusqu’à quand nous le soutiendrons, en continuant de le financer par nos achats de tous les jours et en continuant d’accepter d’être dessaisi de notre pouvoir politique, essence de la liberté depuis les temps les plus reculés de la civilisation humaine.

 

NOTES :

 

(1) : Karl Polanyi, La Grande Transformation – Aux origines politiques et économiques de notre temps – (1944) Préface de Louis Dumont, Bibliothèque des Sciences humaines, Éditions Gallimard, 1983 pour la traduction française, p. 100.

(2) : Ibid, p. 104

(3) : Ibid, p.104

(4) : Ibid, p. 100

(5) : Ibid, p. 105

(6) : Ibid, p. 106

(7) : Ibid, p. 108

(8) : Ibid, p. 330