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Que se passerait-il concrètement si nous changions une des données essentielles de notre société, à savoir la manière dont sont prises les décisions politiques ? Que se passerait-il si, dans chaque localité, les gens ordinaires reprenaient leur pouvoir politique et reprenaient leur destin en main, en décidant ensemble et démocratiquement (par la voie de l’assemblée d’habitants, de votes, de référendums…) des choses qui les concernent, de tout ce qui les concerne ?

 

Si la réalité nous offre plusieurs exemples des effets positifs et concrets pour la vie de tous les jours de telles démarches, ainsi que des difficultés qu’elles rencontrent – Espagne, France aujourd’hui ou hier -, Turquie, États-Unis, Mexique, Venezuela… -, le livre (de 259 pages, à 13 euros, aux Éditions Libertaires) La Commune libre de Saint-Martin – Une expérience communale du XXI ème siècle paru l’année dernière explore un bon nombre des possibilités qui s’offriraient aux citoyens redevenus adultes politiquement : en matière de création d’emplois, de production locale d’électricité à moindre coût, de prix des logements, de qualité de la nourriture ou encore de baisse de la délinquance.

 

Comme cela a été le cas (mais en vrai, cette fois !) à Vandoncourt il y a une trentaine d’année, une liste citoyenne (habitants impliqués dans la vie associative et culturelle, connus de tous pour leur dévouement au bien commun), c’est-à-dire non soutenue par un grand parti politique national, se présente aux élections municipales et emporte la majorité des suffrages. Comme à Vandoncourt encore, tout en respectant le cadre juridique formel imposé par l’État aux institutions municipales, la première chose qui est faite par la nouvelle mairie est de mettre en place une structure parallèle de pouvoir, d’assemblée d’habitants, qui gouvernera désormais dans les faits : des commissions extra-municipales ouvertes à tous dans le cas de Vandoncourt, un Centre Communal d’Autogestion d’abord (CCA) dans celui de Saint-Martin, le conseil municipal ne faisant par la suite qu’entériner les décisions des assemblées d’habitants (assemblées de quartier), les comités d’îlots.

 

Une Charte de la ville est proclamée, à l’image de ce qui s’est fait en de nombreuses villes américaines sous la pression des citoyens ces dernières années, qui couche sur le papier le nouveau fonctionnement politique de la commune, et la manière dont les décisions politiques seront prises à l’avenir. Comme pour la Charte des droits et responsabilités de Montréal au Québec, les étrangers sont citoyens de la ville et peuvent participer aux décisions, pourvu bien sûr qu’ils résident dans la commune.

 

Dès le lendemain de l’élection, une boîte à proposition et doléances est installée près de la mairie, où chacun peut disposer ses doléances ou ses idées. Leur lecture – qui fait apparaître au grand jour que de nombreux habitants vivent à la limite du seuil de pauvreté – permettra de fournir les premières pistes de changement et de prendre les premières décisions : maintien des petits commerces, fin du gaspillage alimentaire, baisse des impôts, formation pour tous…

 

De la politique fiction ? Oui et non : une réflexion qui, partant d’un constat lucide et terre-à-terre de la réalité de la vie du commun des Français, montre bien comment de simples habitants pourraient concrètement améliorer leur quotidien, sans compter sur l’aide de l’État ou de l’Europe mais en comptant sur leurs propres intelligences, qualités, savoirs-faire et richesses, sur leur diversité, en convainquant les critiques internes, petit-à-petit, par la pratique. Non pas une solution miracle, mais un processus lent d’échanges, de délibérations, de discussions et de querelles animées, de tâtonnement et d’adaptation des nouvelles institutions.

 

Une projection lucide des difficultés qu’implique une démocratie directe locale dans une société ou nous avons été rendus depuis longtemps des enfants politiques et où toute démocratie directe ne peut être par conséquent qu’un long processus d’apprentissage : « [q]uant aux conflits personnels, ils étaient mis en exergue par la pratique démocratique. Dans les débats, il apparaissait souvent que deux propositions antagonistes n’avaient pour principal motif qu’une rivalité amoureuse, une vieille dispute mal résolue, des jalousies diverses et variées, voire des difficultés tout à fait intimes. Le besoin de pouvoir de celui qui se sent terne, la critique permanente de celui qui ne croit plus en lui, la violence de celui qui n’arrive pas à dire ce qu’il veut, le dépressif qui découragerait un régiment d’entrepreneurs, le parano qui sait bien que tout est fait pour lui nuire, le frustré qui ne jouit que de la frustration de l’autre, le névrosé qui regrette que deux et deux fassent quatre, le psychotique qui sait bien que deux et deux font cinq mais s’en fout, tous ces travers bien humains rendaient la vie des comités parfois intenable (1) ».

 

Mais les techniques et procédures de discussion existent qui permettent de pacifier les débats et d’assurer la prise de parole égalitaire entre tous les participants : la commune, par appel d’offre, décide de faire appel à des modérateurs, extérieurs, « ne prononçant jamais d’avis sur les sujets évoqués, ne critiquant ni ne jugeant personne, permit de recadrer beaucoup de débats et surtout de les dépassionner » (2), pour proposer des techniques simples et efficaces pour réguler les débats. (voir, pour d’autres exemples, parmi la multiplicité de choix possibles, la rubrique de Populaction Fonctionnement des assemblées) « Chaque membre des conseils fut doté d’une série de cartons de couleur lui permettant d’exprimer sa position dans le débat. Le carton vert signifiait : Je me sens bien dans cette proposition, le carton bleu : Je n’ai pas d’opinion et je laisse faire les choses, le marron : J’ai besoin de plus d’explication, le violet : Je suis réservé et propose un amendement, le rouge : Je m’oppose à la proposition et veux en changer. Au fur et à mesure des débats, la couleur dominante apparaissait rapidement et aucune décision ne pouvait être prise avant que les couleurs vert et bleu ne se soient imposées, c’est-à-dire qu’un consensus général ne soit obtenu.

 

De la même manière, l’usage d’un bâton de parole fut mis à l’honneur. Un bricoleur martinois de génie mit au point un tube lumineux qui s’allumait au contact de la main et s’éteignait de lui-même au bout de cinq minutes. (…) Cette pratique évita la monopolisation des débats par les forts en gueule, obligea chacun à préparer soigneusement ses interventions et mit fin aux brouhahas insupportables (3) ».

 

Saint-Martin, ou comment par le développement des coopérations et la prise de décision en commun les citoyens pourraient, de manière pragmatique et progressive, conjurer le sort : travail, argent, logement, prix de l’électricité, pollutions…

 

Jean-François Aupetitgendre nous conte ainsi les premiers jours, mois de la vie de la commune, les discussions, résistances et nouveaux projets qui s’y font, la manière dont les problèmes sont mis sur la table, et comment les propositions évoluent vers des décisions innovantes, satisfaisantes pour le plus grand nombre, et, dès lors, vers des améliorations concrètes des conditions de vie matérielles et sociales des martinois.

 

Sont ainsi détaillés les grandes questions et problèmes auxquels doit faire face cette petite commune (5000 habitants) du midi de la France, au fur et à mesure que les habitants les abordent et qu’ils tentent d’y trouver des solutions. Une quarantaine de petits chapitres, autant de sujets particuliers et très concrets qui sont ouverts au débat public et aux propositions individuelles et collectives et qui sont traités, de manière pragmatique et petit-à-petit par les citoyens.

 

En matière économique, les deux premiers projets, réalisés immédiatement, sont la municipalisation de la brasserie locale, en tant que service public d’intérêt général (dans une ville passée en quelques années de 20 000 à 5000 habitants et où « des quarante-trois cafés ouvriers que comptait la ville, il ne restait dans le centre historique, qu’un bar tabac et une brasserie » (4)), qui permet au patron d’assurer la survie de son fond de commerce et de s’assurer d’un salaire modeste mais stable et fixe, et la création d’un dépôt alimentaire pour soutenir les personnes les plus en difficulté, récoltant tous les invendus, produits en voie de péremption jetés par les supermarchés (les deux gérants, constatant la détermination des habitants, finissant par approuver l’idée, en y voyant un argument marketing de poids) et autres surplus des différents commerces ou potagers individuels, permettant à la fois la fin du gaspillage alimentaire et la création d’une cantine publique conviviale, dont le maigre besoin de financement est assuré par la participation consciente de ses usagers (on paie à mesure de ce que l’on peut payer).

 

Les petits commerçants, encouragés par le succès de leurs congénères ayant fait le pas, se mettent à utiliser tout un éventail d’outils et de pratiques faisant jouer la solidarité locale et les coopérations pour s’assurer des salaires décents et stables, au plus grand profit de leurs clients et « élèves » : le garagiste et le réparateur d’électroménager se transforment en ateliers coopératifs, tout comme la couturière chez qui désormais les habitants peuvent venir se fabriquer à moindre frais un pull de qualité ; groupements d’achats et de commandes (permettant de faire des économies tant pour les habitants que pour les magasins de meubles, d’informatique, de vélos…) et vente directes se multiplient (boucher, charcutier, agriculteurs…) ; un SEL (système d’échange local) est mis en place, une société civile immobilière citoyenne pour réhabiliter une ancienne vigne en friche et produire un bon petit vin localement…

 

Projets d’habitat coopératif permettant des logements de qualité à moindre frais pour les habitants (comme cela a été le cas à Marinaleda) ; baisse des factures d’eau par la mise en régie du service d’eau potable (une communalisation de l’eau mise en œuvre récemment par nombres de communes, petites ou grandes) ; création d’une société coopérative dont les habitants volontaires sont actionnaires afin d’assurer non seulement la baisse drastique des factures d’électricité et l’autonomie énergétique de la commune (par le biais de six éoliennes de 100 mètres de haut) mais une nouvelle source d’argent pour la commune (revente d’électricité par la commune, ce qui se fait en de multiples endroits du monde) ; mise en place, grâce à la menace des habitants de transférer leur argent dans d’autres banques, d’un Conseil bancaire de la ville, composé de citoyens, d’experts de la banque et des impôts, dans l’objectif de mettre fin aux abus des agences en matière d’agios, de conditions de prêts ou de placements à risque de l’argent des habitants; Autant d’améliorations concrètes, loin d’être sorcières, du quotidien des martinois.

 

Sur de nombreux projets, la coopération avec les communes environnantes (par le biais d’un mécanisme confédéral - un « Comité de Communes libres » - c’est-à-dire d’égal à égal, contrairement à ce qui se passe de nos jours avec les communautés de communes ou autres communautés d’agglomération) permet à la fois des économies d’échelles significatives (en matière d’eau potable, par exemple), de développer les liens et échanges de toute sorte, et bien évidemment de propager la démocratie directe à d’autres communes.

 

A l’heure où à travers tout le pays de plus en plus de petites industries, petits commerces, petits agriculteurs, cafés et autres bars tabac sont condamnés à mettre la clef sous la porte ; à l’heure où dans de plus en plus de villes et villages les habitants se retrouvent sans plus aucun lieu public de discussion, de rencontre et de convivialité (cafés…), l’auto-organisation et les solidarités locales apparaissent plus que jamais comme le moyen de reconstruire, par en bas, une société décente, fondée sur les besoins, les aspirations et les possibilités de chacune et chacun.

 

« Une autre société est possible, plus équitable et respectueuse des libertés, plus écologique et riche en rêves, sans attendre le Grand Soir ou la chute du capitalisme » (5).

 

La Commune libre de Saint-Martin, un livre évolutif, auquel chacun est encouragé à contribuer, par ses critiques ou propositions, son expérience et ses connaissances…

 

« Ce jeu de politique-fiction est bien entendu perfectible à l’infini (…) Et si chacun réécrivait tel ou tel chapitre, en rajoutait un autre, modifiait le cours du récit selon ses connaissances théoriques ou techniques, ses rêves personnels ou ses convictions politiques, si certains s’inséraient dans l’histoire comme promoteurs d’une réforme ou contradicteurs farouches, ce serait alors un livre évolutif, à réimprimer régulièrement avec les apports collectifs. La seule contrainte que j’exigerais alors de mes coauteurs serait d’en garder la forme concrète et de ne pas trop se prendre au sérieux.

Je n’ai pas voulu, en effet, faire un essai philosophico-politique, mais simplement imaginer ce qui se passe concrètement quand on change l’une des données essentielles dans une société classique.« 

 

Extrait de la préface, page 6 du livre.

 

ARTICLE A LIRE ABSOLUMENT :

De François Aupetitgendre, « Commune libre : une expérience communale du futur », article paru en 2012 dans Le Monde Libertaire n°1690.

 

NOTES :

 

(1) : Jean-François Aupetitgendre, La Commune libre de Saint-Martin – Une expérience communale du XXI ème siècle, Les Éditions Libertaires, 2012, p. 53

(2) : ibid, p. 53

(3) : ibid, p. 54

(4) : ibid, p. 8

(5) : ibid, quatrième de couverture.