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DOSSIER – La tradition française de la démocratie directe locale et l’idée de confédéralisme municipal : des pistes de solutions sociales, économiques et politiques ? (III)

 

Pourquoi, pour Albert Camus, « la grande révolution [était] moins la Révolution française que la Commune » de Paris (1) ? Le phénomène des Communes libres (Paris, Marseille, Lyon) de 1870-1871 est tout à la fois une résistance (contre l’armée Prussienne, qui est aux portes de Paris, et contre l’État français) nationale et une tentative démocratique d’auto-gouvernement appelant à « l’affranchissement de toutes les communes de France » et à une « République des Communes ».

 

Pendant ces quelques 10 semaines d’indépendance et de résistance, la population parisienne va non seulement réussir à se défendre et à gérer l’administration de la ville, mais elle va également décider de toute une série de mesures politiques inédites pour l’époque, en avance souvent de plusieurs dizaines d’années sur le droit étatique (en avance de plus d’un siècle, par exemple, sur la question de la peine de mort !) et les conquêtes sociales, des mesures de justice, dans l’intérêt des parisiens et parisiennes : « remise des loyers non payés; suppression des ventes du Mont-de-Piété; abandon des poursuites pour loyers non payés; allongement des délais pour le paiement des dettes; attribution de pensions pour les blessés, les veuves, les orphelins, les gardes nationaux tués au combat; réquisition des logements inhabités; création d’orphelinats; ventes publiques d’aliments aux prix coûtants; (…) instauration du mandat impératif; (…) proclamation de la République universelle pour réaliser dans les faits l’abolition de l’esclavage votée en 1848; incendie de la guillotine place Voltaire, suppression de la peine de mort; attribution des ateliers abandonnés aux coopératives ouvrières après indemnités aux propriétaires; réduction du temps de travail à dix heures par jour; encadrement ouvrier dans les usines et les ateliers; interdiction du travail de nuit pour les enfants; égalité des salaires entre hommes et femmes; création d’un salaire minimum; mariages par consentement mutuel; gratuité des actes notariaux; séparation de l’Église et de l’État (…); école gratuite et laïque; instauration d’une inspection des prisons; création d’écoles professionnelles » (2); abolition des maisons de prostitution; fournitures scolaires gratuites (cf : photo).

 

La Commune de Paris a montré que la gestion directe d’une commune par ses habitants, si elle n’est pas une idée nouvelle, est le moyen le plus efficace d’une politique dynamique portée vers l’avenir, car conçue et appliquée par tous. Comment et pourquoi tout cela a-t-il pu se passer ?

 

DÉROULEMENT DES FAITS : Résistances contre la Prusse et l’État français et proclamation de la Commune Libre de Paris

 

Le 4 septembre 1870, à la suite d’une journée d’émeute parisienne, le régime autoritaire de Napoléon III – qui avait entrepris depuis juillet une guerre mal préparée contre la Prusse – est enfin renversé. Dès le 4 septembre, Lyon, Marseille, se déclarent Communes libres et se déclarent en république. Un gouvernement de défense nationale, installé à l’Hôtel de Ville, estimant la France vaincue, signe l’armistice avec des Prussiens qui sont toujours aux portes de Paris. La capitale assiégée, qui connaît une grave famine au cours de l’hiver 1870-71, ne veut, quant à elle, pas se rendre. L’État français ordonne à l’armée d’entrer dans Paris pour mettre fin à l’insurrection et confisquer tous les canons, notamment ceux de la commune de Montmartre (dont le maire n’est autre que Georges Clemenceau). Des combats ont lieu, desquels la Garde nationale et le peuple parisien sortent victorieux, poussant Thiers, ses armées et son gouvernement à évacuer la ville : le gouvernement de la France abandonne les lieux de pouvoir et se retire à Versailles.

 

« Le soir du 18 mars, les bataillons de la Garde nationale occupent l’Hôtel de Ville déserté : l’acte n’est plus militaire, mais bien politique » (3). La Commune de Paris est proclamée et un gouvernement de la défense nationale se forme et s’installe à l’Hôtel de Ville, le lieu même de la Commune insurrectionnelle d’août 1792. « D’une certaine façon, l’autonomie politique est une possibilité gagnée avec la conquête de l’espace parisien, peut-être avant même qu’elle n’ait été pensée et réfléchie comme un projet spécifique » (4). La première chose qui est décidée est l’organisation d’élections, et une semaine plus tard, le 26 mars, 229 000 des 485 000 électeurs inscrits dans la capitale votent et élisent 92 représentants. « Cela donne à la proclamation de la Commune un sens qui n’est pas seulement local : la République est confirmée et réinventée à l’Hôtel de Ville, à la fois par un vote et par une insurrection. » (5)

 

C’est donc une multiplicité de facteurs qui entraînent la naissance de la Commune de Paris. Même si Thiers, aidé par Bismarck, fera tout, grâce aux journaux (la désinformation existait bien évidemment aussi à l’époque !) pour faire croire aux gens que la Commune de paris est menée par Marx, agent prussien, les intellectuels ne jouent en réalité qu’un rôle mineur dans l’avènement de la Commune libre : « on chercherait en vain les Traités, les Manifestes, les Adresses et autres professions de foi révolutionnaire comme il y en eut en 1789. La Commune est en grande partie proudhonienne, c’est-à-dire pratique et pragmatique, concrète et réaliste – même si elle rassemble aussi des blanquistes, des fouriéristes, de simples républicains » (6).

 

Les raisons et influences de la Commune de Paris sont donc multiples :

 

- volonté de défendre la patrie face à l’abandon de l’État et rôle de la Garde nationale « qui a contribué à renverser l’Empire, le 4 septembre, [et qui] servira aux remparts pendant toute la durée du siège » (7);

- soif de justice de la population ouvrière et artisanale parisienne en réponse aux conséquences néfastes de l’industrialisation, et du fait du conflit socio-économique généré par cette industrialisation « dont le caractère autoritaire a été associé au caractère autoritaire des régimes politiques » (8);

- les Communes libres de la France révolutionnaire, leurs revendications du mandat impératif, la Commune insurrectionnelle de 1792, dont les valeurs et pratiques sont toujours proches;

- les idées communales diffusées autant par le proudhonisme que par d’autres influences – fouriéristes, etc.;

- la revendication municipale.

 

COMMUNES LIBRES et VISION D’UN PROJET POLITIQUE PRAGMATIQUE, alternatif au centralisme étatique autoritaire : LA RÉPUBLIQUE DES COMMUNES

 

Comme l’écrit Olivier Le Trocquer, l’expérience de la Commune de Paris a pour vertu de nous inciter à « regarder l’histoire, non comme le réservoir des traces perdues, mais comme le lieu des possibles dont elle a constitué un des espaces les plus concrets encore proches : autonomie, souveraineté, des individus comme de la collectivité y ont été pensées et pratiquées ensemble » (9). Elle « est indéniablement, poursuit-il, une forme de démocratie directe mais dans des limites que l’évènement ne cesse de modifier et de rendre incertaines. » (10)

 

Désigné à l’époque par les parisiens comme « Conseil Communal », « Gouvernement communal » ou « Assemblée communale », la Commune de Paris – qui est « à la fois un pouvoir législatif, qui s’organise de façon à prendre des décrets et à les publier, et un pouvoir exécutif (…) [dont] les décisions sont discutées et votées pour être ensuite promulguées et publiées au Journal Officiel » (11) -, est un pouvoir autonome qui se déclare placé sous la responsabilité de ses électeurs, via l’instauration du mandat impératif (par opposition au mandat représentatif, que nous connaissons aujourd’hui, qui permet au représentant d’avoir toute latitude dans l’exercice de leur mandat, et d’agir selon leur volonté et leur conscience, indépendamment – mis à part le fait de courir le risque de n’être pas réélu à l’élection suivante – de la volonté et des souhaits de leurs électeurs) des représentants de la Commune.

 

Si le caractère impératif des mandats des élus de la Commune n’a pas été déclaré et institué officiellement, on trouve « des affirmations récurrentes des élus de la Commune de ce caractère impératif de leur mandat. Ainsi Théophile Ferré, dans la séance du 1er mai qui vote la création du Comité de salut public : »J’ai accepté le mandat impératif; je crois être logique, avec mes paroles et mes engagements en votant pour le Comité de salut public » (Journal officiel de la République, Commune de Paris, séance post-publiée à la date du 4 mai.) » (12). Une révolution politique et sociale.

 

« La Commune prend alors la figure d’une ville indépendante, un mini-État, l’expression répandue, et reprise par Jacques Rougerie, est celle de « Paris libre » (Rougerie 2004). Charles Beslay, le doyen de la Commune, parle d’affranchissement, dans la séance d’installation de la Commune, qu’il préside à l’Hôtel de Ville : » Votre présence ici atteste à Paris et la France que la Commune est faite, et l’affranchissement de la Commune de Paris, c’est nous n’en doutons pas, l’affranchissement de toutes les communes de la République » .Ce mini-État, qu’on pourrait comparer à une cité grecque, décide de ses relations extérieures, comme de son organisation intérieure. De façon extérieure, elle tente de négocier avec Versailles et entreprend très vite de se défendre, faute de s’être véritablement décidée à attaquer. Elle publie un certain nombre de déclarations qui s’adressent aux différentes villes de France, considérées comme étant elles-mêmes des mini-États, tentant de performer le projet au fur et à mesure qu’il s’invente. C’est cela qui trouve son écho dans ce qu’on a appelé les Communes de province. Il s’agit à la fois de mouvements autonomes – comme on le sait, dès le 4 septembre, Lyon, Marseille, se sont déclarées en république et des comités de salut public s’y sont autoconstitués, sans attendre Paris – et des échos du mouvement du 18 mars et de ses suites » (13). En effet, le mouvement se propage également à Saint-Étienne, Toulouse, Narbonne mais l’armée de Versailles écrasera ces révoltes de province, comme elle écrasera, dans un bain de sang, la révolte parisienne. « C’est ainsi, écrira Albert Camus dans un article d’Alger républicain en 1939, que la première expérience de fédéralisme vrai a été aussi sa dernière et que cette idée féconde qui eût pu être celle de l’avenir s’est desséchée sous les caillots de sang » (14).

 

RÉPRESSION FÉROCE DE L’ÉTAT : 20 000 à 30 000 MORTS, UN COUP (ASSEZ) FATAL POUR LE SOCIALISME LIBERTAIRE FRANÇAIS

 

Paris est de plus en plus encerclée par l’armée, le siège tourne à l’enfer, et la famine commence à sévir… Les Versaillais décident enfin de reconquérir la ville par la force; les parisiens se défendent, les troupes fédérées opérant des retraites successives dans Paris, jusqu’à l’encerclement final… De 20 000 à 30 000 morts, des milliers de déportés… « Les versaillais ont en effet massacré, exécuté, emprisonné, condamné aux travaux forcés, déporté les communards, dans les wagons à bestiaux, puis par bateaux, ils en ont exilé presque cinq mille en Nouvelle-Calédonie. On imagine que les trente mille morts, les cinq mille déportés, la condamnation à mort de presque une centaine d’entre eux, ont vidé de son sang le corps révolutionnaire du peuple de Paris, qui voulait, sans la violence, instaurer un ordre social plus juste. » (15).

 

En 1951, dans la revue Combat, Albert Camus, dans une de ses éloges à la Commune, « propose une explication des causes pour lesquelles la tradition du socialisme libertaire français a disparu sous celle du socialisme autoritaire germanique, pourquoi Fernand Pelloutier plie sous le joug de Karl Marx, ou pour quelles raisons le communisme stalinien emporte les suffrages dans une époque où le nom de Proudhon n’est jamais cité (…) : « La capacité révolutionnaire des masses ouvrières a été freinée par la décapitation de la révolution libertaire, pendant et après la Commune » (16). Camus d’ajouter : « Cette épuration automatique de la révolution s’est poursuivie, par les soins des États policiers, jusqu’à nos jours » (17).

 

Expérience digne d’intérêt s’il en est, la Commune de Paris mériterait d’être mieux connue des Français. Ce qu’ont mis en place les parisiens, de manière pragmatique, est intéressant à plus d’un titre, d’autant plus que tout s’est fait dans l’urgence. Du point de vue du fonctionnement politico-administratif particulièrement, l’équilibre lucide et mâture entre autonomies locales et respect de grands principes communs étonne, et peut être, selon Olivier Le Trocquer, « traduit et synthétisé ainsi : fédération centrale; autonomie des quartiers de Paris; centralisation des principes; décentralisation des services; centralisation des droits, et auto-application. Autrement dit, une autonomie s’organise à d’autres échelles, et cette activité des arrondissements, voire des quartiers, des groupes de sociabilité et de travail, des individus eux-mêmes, si elle peut provoquer des tensions avec la Commune centrale, est aussi la trace de l’autonomie trouvée ou inventée » (18).

 

NOTES :

 

(1) : Michel Onfray, L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 375

(2) : Ibid, pp. 375-376

(3) : Autogestion – hier, aujourd’hui, demain -, Collectif Lucien Collonges, Éditions Syllepse, 2010, p. 123

(4) : Ibid, p. 123

(5) : Ibid, p. 123

(6) Michel Onfray, L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 375

(7) Autogestion – hier, aujourd’hui, demain -, Collectif Lucien Collonges, Éditions Syllepse, 2010, p. 122

(8) Ibid, p. 122

(9) Ibid, p. 129

(10) Ibid, pp. 120-121

(11) Ibid, p. 122

(12) : Ibid, p. 124

(13) : Ibid, p. 124

(14) : Albert Camus, Œuvres complètes, Gallimard, tome II, p. 846, cité par Michel Onfray dans L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 377

(15) Michel Onfray, L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 378

(16) Albert Camus, Œuvres complètes, Gallimard, tome III, p. 246, cité par Michel Onfray dans L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 378

(17) Albert Camus, Œuvres complètes, Gallimard, tome III, p. 246, cité par Michel Onfray dans L’ordre libertaire – La vie philosophique d’Albert Camus -, Éditions Flammarion, 2012, p. 378

(18) Autogestion – hier, aujourd’hui, demain -, Collectif Lucien Collonges, Éditions Syllepse, 2010, p. 126

 

POUR PLUS D’INFORMATIONS :

Le livre sur la Commune écrit par un de ses acteurs, Prosper-Olivier Lissagaray, et disponible en ligne sur Gallica : Histoire de la commune de 1871, par Prosper-Olivier Lissagaray, Éditions E.Dentu, 1896.