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Jadis en Angleterre la loi commune (common law) « stipulait [...] que si un pauvre parvenait à élever une masure en une nuit à l’orée d’un bois ou d’une clairière, que si au petit matin de la fumée sortait du toit et que la silhouette d’une femme apparaissait dans l’embrasure de la porte, il était déclaré maître de céans (ndrl : propriétaire) et reconnu comme tel par les générations à venir. Construire une maison en une nuit était un exploit auquel les pauvres s’exerçaient en équipes.  »

 

Extraits de Majid Rahnema et Jean Robert, La puissance des pauvres – essai , Actes Sud, 2008.

 

Les biens communaux (terrains communaux, prés communaux, ou communaux tout court, toujours prévus à l’article 542 du Code civil) sont « les biens fonciers, le plus souvent forêts et pâturages, que les habitants d’une localité exploitent en commun. C’est une forme de copropriété » (1), héritée du passé qui s’étend encore sur 10 % du territoire français, et de même, avec d’infinies variations, en de multiples endroits du globe. Divers droits y sont attachés, par exemple le droit d’affouage, c’est-à-dire le droit à une énergie gratuite pour tous pour se chauffer, qui revient à la mode en France : « le droit de prendre du bois ou de participer au produit de l’exploitation du bois dans les forêts appartenant aux communes, la part de ce bois revenant à chaque personne pour son usage personnel » (2) : il fallait simplement 6 signatures de contribuables pour bénéficier d’un lot. Un droit communautaire, pré-capitaliste, pré-libéral. Assez méconnus, ni privés ni public au sens où on l’entend couramment, ces communaux forment, à côté de la propriété privée classique et de la propriété publique le 3ème type de propriété, c’est-à-dire une forme alternative de gestion de la nature par l’homme. Une sphère commune à tous, située en dehors du marché, et donc, des terres dont les fruits (on peut penser à des minerais, aux produits agricoles, à l’énergie produite par des éoliennes…) sont insusceptibles d’être confisqués du jour au lendemain par un richissime acheteur, qu’il soit Français, Asiatique ou Américain.

 

La naissance, le passé, la diversité et le présent de ces biens communaux questionnent nos problèmes quotidiens (travail, logement, énergie, environnement…) : n’y aurait-il pas là une des pistes concrètes de changement, un des modes d’organisation collective pouvant permettre une amélioration des choses, au moins en certains domaines ?

 

Au-delà de l’alternative simplificatrice entre marché et État, pour mettre un terme à l’asservissement de nos sociétés à des puissances financières par définition exclusivement centrées sur la recherche du profit (car au service de leurs actionnaires et, de plus en plus, de leurs dirigeants), à l’exclusion de toute considération d’intérêt général (pauvreté, équité, travail, logements, pollutions…) et pour pouvoir construire aujourd’hui un monde différent, plus humain et plus équitable, il devient plus que jamais urgent de se pencher sur l’extrême diversité des alternatives sociales (au tout marché et au tout capitalisme) proposées au cours de l’histoire ou de nos jours, chez nous comme ailleurs.

 

Puiser de l’inspiration dans cet éventail international de créations sociales et culturelles humaines devient plus que jamais urgent pour construire et multiplier les alternatives tout de suite : systèmes coopératifs divers, banques du peuple, multiples et variées institutions de partage des terres en Afrique, monnaies locales (très courantes de nos jours, comme en Égypte ancienne ou pendant toute une partie, prospère, du Moyen-Age en Europe), diversité et richesse des biens communaux en Europe, modes de fonctionnement de tel ou tel peuple d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’ailleurs… Autant d’auto-organisations, d’institutions créées par le bas, par les gens eux-mêmes, qui confirment s’il en était besoin que la créativité humaine n’est pas moindre en matière d’auto-organisation politique, économique et sociale que dans d’autres domaines, arts, technologies ou encore confection de produits financiers complexes (sic)…

 

Richesses et créativité humaines en matière sociale et économique : un potentiel décisif mis à mal par le libéralisme et la sacralisation d’une forme unique de propriété ?

 

Le « libre marché » tel qu’imposé de nos jours par notre système juridique conduit naturellement et indéfiniment, on le sait depuis longtemps, à la concentration des richesses et aux monopoles. Les milliardaires et autres millionnaires sont de fait de plus en plus nombreux et les inégalités croissent tandis que l’extrême pauvreté dans le monde et les guerres ne sont en rien freinées par l’accroissement continu des richesses matérielles (croissance) créées par les hommes, grâce notamment aux nouvelles technologies.

 

La main invisible d’un marché internationalisé, contrairement à ce qu’affirment solennellement les traités internationaux économiques qui fondent et sont la raison d’être de nos institutions internationales (Europe, FMI, Organisation Mondiale du Commerce) et s’imposent à nos institutions nationales (nos tribunaux, aux yeux desquels le droit international s’impose aux droits nationaux ou locaux) chargées de les mettre en œuvre n’est pas un bon moyen de répartition des richesses : il ne sert pas le plus grand nombre, mais bien une minorité d’acteurs déterritorialisés faisant la pluie et le beau temps et déterminant l’avenir des populations du Sud (spéculation sur les matières premières, achat à volonté de terres en Afrique, destruction des agricultures locales du fait de la concurrence sur le prix des aliments et agriculture totalement axée sur les exportations, quitte à créer des pénuries alimentaires et des famines dans le pays, et ce pour que les États pauvres puissent se procurer de l’argent étranger – dollars ou euros – afin de rembourser leurs dettes et les intérêts…) comme du Nord (transfert de richesse constant et massif des populations, via les impôts et taxes de toutes sortes, à une poignée d’acteurs souvent ultra-riches détenteurs de dette publique, concurrence internationale généralisée suscitant la destruction des métiers élémentaires dans toute société – agriculture, artisanat, textile, petites industries….).

 

Ce mécanisme de répartition des richesses qu’est le marché entraine désormais dans les pays européens un chômage massif (emplois détruits du fait de la concurrence généralisée, chacun de nous étant grosso modo condamné à travailler dans les services, le tourisme ou la haute technologie – nucléaire, armement…) ainsi que l’affaiblissement progressif de tous les systèmes de solidarité sociale (retraites, santé, services publics…). Des systèmes de solidarité conquis par le peuple au fil du temps à grands renforts d’auto-organisation, d’associations, de révolutions et autres mobilisations qui n’ont, malheureusement, pas été suffisants pour empêcher la continuation et l’approfondissement, en dépit d’une inefficacité chronique (multiplication des crises économiques dévastatrices causées par un monde de la finance complètement déresponsabilisé, avide, déterritorialisé et finalement étonnamment virtuel et impersonnel), des politiques libérales et de la concentration des richesses – naturelles comme richesses produites – aux mains d’une minorité d’extrêmement riches.

 

La soumission – depuis la vague libérale des années 70 et 80 – du système monétaire même à un marché unique internationalisé (abandon par les États, les citoyens, de leur droit, traditionnel s’il en est, de battre monnaie – créer sa propre monnaie -, au profit exclusif des banques privées et donc des marchés) est l’exemple même de décision politique consciente et « raisonnée » prises par nos chefs d’État passés, en notre nom, attestant de cette foi de nos dirigeants dans le « marché libre et non faussé » comme mécanisme devant présider à la répartition des richesses, et donc comme mécanisme de prise de décision collective.

 

Mais, en plus de ne pas permettre une répartition équitable des richesses, les lois du marché conduisent inévitablement (en dépit des résistances) individus et, à plus forte raison, entreprises, à déterminer leurs actions en fonction du seul critère financier. Avec un tel mode de fonctionnement et une telle boussole, les considérations autres que financières (désir et volonté de chacun, environnement, morale, bien-vivre ensemble, justice, solidarités…) passent malheureusement mais naturellement au second plan (en jargon économique ou comptable, on les appelle les « externalités »), avec des conséquences partout tragiques, tant en terme d’accès aux besoins vitaux (spéculation sur les matières premières, accès à l’eau et combats contre les multinationales du secteur, immeubles et logements vides partout, accaparement des terres en Afrique facteur de famine, brevets sur le vivant et impossibilité pour les agriculteurs d’utiliser leurs semences, accès à l’énergie) que de qualité de vie et ou de pollution des terres, des rivières et de l’air.

 

« Maintenant, disait le grand historien Burkinabé Joseph Ki-Zerbo, on tombe dans une autre pensée unique qui estime que le libéralisme total – pas la liberté ! – doit libérer toutes les énergies positives. Comme si la fameuse « main invisible » existait ! Rien que ce terme est contradictoire, puisque la démarche du libéralisme prétend être fondée sur la rationalité la plus pure. Si notre sort est lié à la main invisible, comment peut-on dire que c’est rationnel ? Au contraire, c’est l’adieu à la raison, l’adieu à la rationalité ! Le libéralisme devient une religion parce que, justement, il n’est plus fondé sur les choses rationnelles, et les résultats positifs ne sont pas au rendez-vous. Si la main est invisible, le pied qui piétine les droits des plus faibles ne l’est pas » (3).

 

Dés lors, il est indispensable, pour construire aujourd’hui des alternatives et construire un monde ne serait-ce qu’un peu différent, de voir comment, à travers les âges (jusqu’à aujourd’hui bien évidement) et les continents, les hommes ont réussi à organiser intelligemment la répartition des terres, la distribution des logements, des richesses naturelles, du travail et des fruits de ce travail de manière à permettre la liberté de chacun tout en préservant l’intérêt de la communauté dans son ensemble (l’intérêt général, l’intérêt commun).

 

Auto-organisation populaire et biens communaux : des institutions à échelle humaine situées en dehors du marché et facteur pour chacun d’avantages matériels, financiers et environnementaux

 

« Les pauvres seront assistés et on combattra l’agiotage et la spéculation et on rendra les communaux aux paysans ».

Maximilien Robespierre, Discours au club des Jacobins, 10 janvier 1792.

 

LES BIENS COMMUNAUX – FORMES D’AUTO-ORGANISATIONS SOCIALES et ÉCONOMIQUES INVENTIVES, EFFICACES, TRÈS RÉPANDUES, CRÉÉES DU BAS

 

Ensemble des terres nécessaires à la vie de chaque membre du village et élément d’unité le plus solide de la communauté villageoise, on peut entendre par biens communaux cette pluralité de formes de gestion de la terre (propriétés) créées ici et là par les sociétés humaines, qui placent un terrain et ses fruits en dehors du marché, comme non achetables et réservés au bien-être des habitants. Tout comme les assemblées d’habitants, les communaux existent et ont existé dans toutes les parties du globe : ils constituent, dans leur diversité, un trait universel des sociétés humaines, un mode d’organisation collectif naturel (et complètement étranger au système de l’économie de marché) qui permet à la fois à tous les habitants d’avoir des avantages matériels et financiers (bois gratuit pour se chauffer et revenus de la revente de bois – qui redeviennent très à la mode ces temps-ci -, matériel de construction gratuit pour leur maison avec les toits de chaume, four et lavoir communs…) pérennes et stables, de préserver leur cadre de vie et leur environnement et de permettre la solidarité, et notamment avec les moins aisés.

 

Ils permettent, concernant le travail (agricole principalement à l’époque), de fédérer de nombreuses activités agricoles mises en commun : battage du grain, coupe du bois de chauffage, ferrage des bœufs, pâturage du troupeau collectif par exemple. Ils permettent enfin à chaque famille, à une époque où la possession d’une ou deux bêtes est la condition sine qua non pour avoir un peu de laitage dans l’alimentation, de nourrir leurs bêtes gratuitement. C’est le droit de vaine pâture, une pratique qui « a permis pendant longtemps aux plus pauvres de la communauté d’entretenir du bétail (une ou deux têtes maximum) même sans posséder de terre » (4).

 

Ces communaux ont été, en Europe par exemple, et pendant des siècles, un élément majeur et une aide précieuse dans le quotidien des habitants, « très attachés à la jouissance de leurs terres collectives, les biens communaux. Du Moyen Age aux temps modernes, ils se sont battus constamment afin de ne pas s’en dessaisir pour apurer les dettes communales et afin de les protéger contre les convoitises des accapareurs, surtout celles des seigneurs. A partir du XVIIIème siècle, les attaques contre les communaux acquièrent une nouvelle dimension, économique et sociale : les communaux se trouvent au centre des débats idéologiques concernant la modernisation de l’agriculture » (5).

 

« Empêchant la clôture des terres, [le droit de vaine pâture] est contesté au XVIIIe siècle, par les propriétaires qui veulent utiliser leurs terres en permanence grâce aux nouvelles façons de cultiver. À partir de l’édit royal de 1761, en Béarn, Bourgogne, Champagne et Lorraine, on permet de clore les terres et les prés. Il y eut de nombreux bris de clôtures et de nombreux procès. De nombreux cahiers de doléances de 1789 demandent le maintien ou le rétablissement de la vaine pâture (…) Considérée comme un frein à l’entreprise individuelle et au progrès agricole, la vaine pâture fait l’objet d’une réglementation de plus en plus restrictive au XIXe siècle » (6).

 

Ce phénomène de de suppression des communaux, et de clôture des terres pour assurer la propriété privée eut, en Angleterre par exemple, des conséquences tragiques : il a été une des causes majeures de la paupérisation et de la misère des classes populaires et de la création d’un prolétariat désœuvré, et donc d’une nouvelle main-d’œuvre esclavagisée pour les nombreuses industries naissantes.

 

SUPPRESSION DES COMMUNAUX, CLÔTURES des TERRITOIRES ET APPROPRIATION PAR LES RICHES DES TERRES EN ANGLETERRE : DESTRUCTION D’UN MODE DE VIE ET DES SOLIDARITÉS PAR LE LIBÉRALISME ET CRÉATION D’UN PROLÉTARIAT DÉSŒUVRÉ ET D’UNE MAIN-D’ŒUVRE BON-MARCHÉ

 

Le règne du libéralisme, comme idéologie et dogme, mis en place par les États à partir du XVIIIème siècle (et, en France, surtout à partir de la Révolution française), en autorisant et encourageant « la concentration aux mains de minorités privilégiées des moyens nécessaires à l’existence, voire à la survie, du plus grand nombre «  (7), « n’a pu se réaliser que par la « dissolution organisée des bases de l’autonomie matérielle et morale des individus et des communautés locales » (8). Le cas de l’Angleterre, berceau de la Révolution industrielle et du libéralisme et véritable modèle politique des élites, et de l’épisode historique des enclosures, « qui a fini par engendrer la « condition prolétarienne » et le salariat moderne » (9), en constitue un exemple frappant. Il faut lire, à ce sujet, l’excellent livre de Karl Polanyi La Grande Transformation.

 

« On appelle « mouvement des enclosures«  la politique inaugurée par la monarchie anglaise (essentiellement à partir des XVIe -XVIIe siècles) dans le but de remplacer les modes traditionnels d’agriculture – souvent fondés sur l’entraide et la coopération – par un système basé sur la propriété privée (et dont la « clôture » allait devenir le symbole universel). Dans la pratique, cette politique moderniste revenait à supprimer tous les droits coutumiers (comme celui de « vaine pâture ») qui avaient jusqu’ici permis aux villageois les plus pauvres de continuer à vivre de manière autonome grâce aux terrains de communaux. Il s’agissait donc, à travers cette nouvelle politique, de contraindre ces paysans à la mendicité et à l’exode rural (ce que les esprits progressistes, de nos jours célèbrent sous le nom infiniment glorieux de développement urbain) et de mettre ainsi à la disposition des grands manufacturiers anglais une main-d’œuvre abondante, bon marché et – cerise sur le gâteau – culturellement déracinée (donc infiniment plus manipulable). C’est pourquoi Marx a pu voir avec raison dans ce mouvement des enclosures l’une des conditions majeures du décollage de l’économie capitaliste anglaise » (10). Dans ce cas précis, écrit en note Jean-Claude Michéa, « on voit clairement que c’est la défense de la coutume et des traditions (donc un combat officiellement « réactionnaire ») qui s’avère, en réalité, profondément révolutionnaire (le cas est très fréquent dans l’histoire des révoltes populaires). On se souvient, d’ailleurs, que l’une des premières interventions politiques du jeune Marx (La loi sur les vols de bois, 1842) était précisément un plaidoyer en faveur du « droit coutumier des pauvres »" (11).

 

Il n’est que de consulter les ouvrages de Paul Vinogradoff, écrivent Majid Rahnema et Jean Robert dans leur excellent livre La puissances des pauvres, « ce russe devenu professeur d’anglais qui, au début du XXème siècle, lança un titanesque projet d’étude de l’influence des droits romain, saxon, normand et écossais sur la constitution du village anglais », « pour se convaincre que la common law qui le régissait était entièrement basée sur la défense de la subsistance des membres les plus faibles de la communauté. Cette « loi commune » stipulait par exemple que si un pauvre parvenait à élever une masure en une nuit à l’orée d’un bois ou d’une clairière, que si au petit matin de la fumée sortait du toit et que la silhouette d’une femme apparaissait dans l’embrasure de la porte, il était déclaré maître de céans et reconnu comme tel par les générations à venir. Construire une maison en une nuit était un exploit auquel les pauvres s’exerçaient en équipes » (12).

 

Une suppression des communaux et une destruction de ces « lois communes » dans lesquelles (presque) tout le monde se retrouvait par le nouveau libéralisme dont les effets ont été très bien analysés par Karl Polanyi : «  Le travail n’est rien d’autre que les êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite, et la terre que le milieu naturel dans lequel chaque société existe. Les inclure dans le mécanisme du marché, c’est subordonner aux mois du marché la substance de la société elle-même » (13).

 

BIENS COMMUNAUX, MIR RUSSE, RÉPARTITION DES TERRES AU SEIN DE LA COMMUNAUTÉ EN AFRIQUE… AUTANT DE MISES EN COMMUN ORIGINALES ET DÉMOCRATIQUES DES RICHESSES NATURELLES

 

Le cas de la Russie et de la suppression des communaux et de la démocratie radicale villageoise par les communistes constitue une autre expression de l’histoire universelle des communaux. Le Mir, l’assemblée villageoise russe gérant les affaires de la commune, structure rurale de base, était une mise en commun originale et démocratique des moyens de production. Mir en russe signifie à la fois le Monde, la Paix, l’assemblée des habitants du village et la communauté paysanne. « [N]i capitaliste ni féodale, mais communautaire » (14), le Mir s’apparente étrangement à nombre de pratiques et institutions africaines traditionnelles (Populaction essaiera dans un futur proche de publier un article sur le sujet, mais on peut lire d’ores et déjà Communalisme Africain d’hier et d’aujourd’hui : assemblées d’habitants et prise de décision par consensus) permettant, notamment, de répartir l’utilisation des terres de manière équitable dans la communauté.

 

« Nous autres africains, nous ne connaissons pas ce principe du «tout marché ». Peut-être parce que le marché, tel qu’il est en vigueur depuis le XVIIe siècle en Europe, était limité en Afrique. Des circuits commerciaux existaient, mais les peuples vivaient sur une base où beaucoup de choses étaient situées hors du marché pour garantir le minimum à tout le monde. L’eau, par exemple, ne se vendait pas au prix du marché » (15). « Dans le système africain, la propriété a toujours été minimale (…). En outre, dans ce système, on avait pris des précautions pour éviter que certains n’accaparent le capital sol. Dans le modèle de base de cette organisation, la communauté et les individus avaient des droits sur le sol. Il y avait des propriétaires éminents, à savoir la famille, le village ou la collectivité de la chefferie traditionnelle. Et la propriété réelle était en fait un usufruit. Ce n’était pas une propriété à la romaine, usus, fructus, abusus, c’est-à-dire l’usage, le fruit et la propriété affectée à une seule personne jusqu’à l’abus » (16).

 

« Le système africain traditionnel visait à limiter les dégâts et à éviter l’accaparement de la propriété par des individus, tout en réservant à chaque individu la possibilité de disposer d’un lopin de terre, afin d’affirmer ses capacités propres de création. Il y avait à la fois cette idée qu’il ne fallait pas mettre la terre dans le marché et la laisser à la merci des plus forts, Mais il ne fallait pas non plus laisser le sol à la disposition de l’État. Ni le privé-privé, ni l’État, telle était la consigne » (17).

 

Ainsi, par exemple, pour une seule région du Sénégal, « Etienne le Roy a dénombré (…) 46 formes coutumières concernant les maîtrises foncières (gestion des espaces) et fruitières (gestion des ressources) » (18).

 

Autant de formes d’organisations sociales et économiques, complètement étrangères à l’économie de marché telle qu’on l’entend actuellement (à une époque pas si lointaine, le marché n’était encore que cette place publique sur laquelle producteurs et habitants se rencontraient) – et contraires à ses dogmes les mieux établis -, qui pullulent de par le monde et qui, telles l’institution du droit de passage de la loi musulmane (Hagh-ol Mârra) en Iran, qui « autorise encore toute personne passant à proximité d’un champ ou d’un verger d’y cueillir quelques grains ou fruits à condition de les manger sur place » (19), constituent des exemples pleins d’espérance d’un Droit profondément humain et imprégné de bon sens, car construit du bas, par les gens eux-mêmes, à l’avantage du maximum de personnes. Ce qui explique la propagation et la pérennité de ces pratiques et institutions « alternatives ».

 

Ainsi, en Russie jusqu’à sa suppression par les communistes, le Mir, qui « se consolida au XVIe s., se répandit aux XVIIe-XVIIIe s. et s’étendit à toute la Grande-Russie. Elle répartissait périodiquement ses terres entre les familles qui la composaient, proportionnellement à leurs besoins et à leur capacité de travail. Ces terres appartenaient aux nobles, aux monastères ou à l’État. Le mir était responsable de l’ordre local. Il élisait un staroste pour le représenter auprès des instances administratives supérieures. Le « statut des paysans libérés du servage » (1861) conféra au mir le droit d’acheter le terroir qu’il détenait jusqu’alors et lui confia les fonctions fiscale et judiciaire qu’assumaient auparavant les seigneurs. Les réformes de Stolypine encouragèrent à partir de 1906 les paysans à quitter le mir. Après la révolution d’octobre 1917, des soviets ruraux ou des comités de paysans pauvres existèrent parallèlement aux mirs traditionnels, qui disparurent lors de la collectivisation (1929-1930) » (20).

 

Le pouvoir politique du citoyen ordinaire et les démocraties directes locales comme condition sine qua non de la réalisation du potentiel social et économique ?

 

Les combats politiques populaires en France et ailleurs en réaction à l’installation et aux effets destructeurs du libéralisme sont toujours passés par des tentatives de construire des alternatives, en dépit de l’interdiction par l’État de tout regroupement de travailleurs (rappelons que les lois le Chapelier et le décret d’Allarde de 1791 interdisent toute coalition des ouvriers – les syndicats seront autorisés en 1884) : communaux, système des coopératives (de production ou d’achat), mutuellisme, banque du peuple de Proudhon, phalanstères, communautés utopiques, syndicalisme, Conseils ouvriers (assemblées d’ouvriers décidant démocratiquement de l’organisation de la production), autogestion, monnaies locales aujourd’hui… Si les outils sont nombreux pour construire une autre société, à visage plus humain, et plus conviviale, comme l’exige le tout récent Manifeste convivialiste produit à 64 mains (manifeste politique alternatif et « nouveau fonds doctrinal philosophique »), l’Histoire nous montre que la conjonction de ces initiatives salvatrices n’est vraisemblablement pas suffisante pour mettre un terme au rouleau-compresseur du marché. Ainsi, par exemple, pour le cas des coopératives, le fait qu’elles soient malgré tout encastrées dans le grand marché libéral et soumises à la concurrence des grands groupes internationalisés et sans éthique, les incitent pour survivre, à perdre de vue leurs idéaux et leurs pratiques démocratiques et en dernière instance, trop souvent, à abdiquer dans leur combat pour changer le monde.

 

Un remodelage profond, une transformation de nos systèmes politiques mêmes, semble indispensable pour que cette créativité humaine exceptionnelle s’épanouisse librement. C’est en tout cas ce que nous dit le bon sens. La propriété privée n’est pas en soi le problème : c’est la question de sa limitation (limitation de la concentration de richesses et limitation dans son exercice s’il porte préjudice à la société dans son ensemble – exemple typique de la pollution par des industries de tout l’environnement) qui doit être débattue et reconsidérée. Les communaux sont d’ailleurs, pour certains d’entre eux (d’autres sont des propriétés de la commune), une forme de propriété privée, en indivis entre tous les habitants.

 

Par delà le débat trompeur et simplificateur du XXème siècle entre marché et propriété étatique, ce sont de multiples formes de propriété, de gestion de la nature et des richesses qui doivent être (ré)inventées et créées par les habitants et acteurs sur leur territoire, en fonction de leurs besoins. L’idéal de la petite propriété pour tous – et de la propriété du maximum de personnes sur leurs moyens de production (non-salariat, autonomie économique) -, idéal populaire des gens du commun tant en France à l’époque de la Révolution qu’aux États-Unis (notamment avec le parti populiste du XIXème siècle) ou en Russie avant l’arrivée des communistes, qui est encore aujourd’hui une aspiration très largement partagée, n’est en rien incompatible avec cette créativité nouvelle et ces institutions communes. Elles participent d’un même esprit, et se complètent plutôt. A ce titre, les communaux – si cruciaux pour le bien-être quotidien des habitants d’ici et d’ailleurs – peuvent nous inspirer, eux qui ont toujours été des initiatives locales (mais cependant universels, tant leur esprit et leurs buts et effets sont proches à travers les continents) de bon sens, créées par le bas à une époque où la décentralisation et l’autonomie locale étaient très poussées, à l’exacte opposé des temps actuels où la loi des hommes est créée par des institutions internationales et appliquée uniformément au monde entier.

 

C’est pourquoi le professeur Ki-Zerbo, en ce qui concerne l’Afrique, appelait à la mise en place de systèmes politiques fédéraux, « c’est-à-dire des formules de démultiplication du pouvoir et le principe de subsidiarité » (21) (tout ce qui peut être décidé à l’échelle locale doit l’être) : « La gestion du bien commun existait en Afrique, comme je l’ai dit antérieurement, sous le vocable de forobà (en langue dioula), qui représente la conception africaine de « la chose publique» (res republica). La démocratie de base existait sous le couvert de structures villageoises avec la représentation des différentes familles. Celles-ci se réunissaient régulièrement, soit à travers le groupe des dirigeants de ces familles – les aînés ou les doyens – afin de discuter tous les problèmes concernant le village, soit sous le couvert d’une chefferie importante ou d’un royaume. Toutefois, à la base, il y avait toujours cette autonomie paysanne et villageoise. Elle était le fondement le plus caractéristique de l’autogestion africaine. Au niveau supérieur, les chefs et les rois étaient entourés par des conseils d’anciens, représentant les différents clans ou les différentes ethnies présentes dans le village ou la ville » (22).

 

En guise de conclusion, et pour transmettre le message d’espoir d’un sage : « En ce qui me concerne, je dirai qu’on est parvenu à un grand moment de l’histoire humaine. Quand la mondialisation aura échoué – et elle est sur la voie de l’échec parce qu’elle produit non seulement la pauvreté mais la paupérisation -, le temps sera arrivé pour des options stratégiques correctes pour l’humanité dans son ensemble. Quand il sera prouvé que le capitalisme non plus n’a pas de réponse déterminante, décisive, définitive à donner pour une histoire humaine correcte, peut-être que les conditions seront réunies pour découvrir enfin une solution spécifique : pour planter un nouveau décor, inventer un nouveau scénario et dresser un nouveau casting pour une nouvelle pièce plus digne de l’être humain » (23).

 

NOTES :

 

(1) : Extrait de la page Wikipédia consacrée aux biens communaux :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Biens_communaux

(2) : Henri Rouillé d’Orfeuil, Économie, le réveil des citoyens – les alternatives à la mondialisation libérale, Éditions la Découverte, 2002

(3) : Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Editions de l’Aube, 2003, p. 17.

(4) : Extrait de la page Wikipédia consacrée aux vaines pâtures : http://fr.wikipedia.org/wiki/Vaine_p%C3%A2ture

(5) : « Une question délaissée : les biens communaux aux XVIII e et XIX e siècles », Revue Historique, T. 290, Fasc. 1 (587), JUILLET-SEPTEMBRE 1993, pp. 143-160, Presses Universitaires de France).

(6) : Extrait de la page Wikipédia consacrée aux Vaines pâtures http://fr.wikipedia.org/wiki/Vaine_p%C3%A2ture

(7) : Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée – La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, un département des éditions Flammarion, 2011, p. 91.

(8) : Ibid, p. 91.

(9) : Ibid, p. 91.

(10) : Ibid, pp. 111-112.

(11) : Ibid, p. 112.

(12) : extraits de Majid Rahnema, Jean Robert, La puissance des pauvres – essai, Actes Sud, 2008.

(13) : Karl Polanyi, La grande transformation, 1944.

(14) : Majid Rahnema, Jean Robert, La puissance des pauvres – essai , Actes Sud, 2008.

(15) : Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Éditions de l’Aube, 2003, p. 33.

(16) : Ibid, p. 34.

(17) : Ibid, p. 35.

(18) : Etienne Le Roy, le jeu des lois, une anthropologie dynamique du droit, LGDJ, Paris 1999, cité dans Henri Rouillé d’Orfeuil, Économie, le réveil des citoyens – les alternatives à la mondialisation libérale, Éditions la Découverte 2002.

(19) : extraits de Majid Rahnema, Jean Robert, La puissance des pauvres – essai, Actes Sud, 2008.

(20) : Extrait de l’Encyclopédie Larousse en ligne, à la page Mir : http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/mir/70553

(21) : Joseph Ki-Zerbo, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Éditions de l’Aube, 2003, p. 44.

(22) : Ibid, pp. 69-70.

(23) : Ibid, p. 18.