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L’histoire politique dans les montagnes alpines (et en ce qui concerne la République des Escartons, sur un territoire équivalent à un triangle équilatéral de 90 km de côtés entre Grenoble, Gap et Turin), terres de liberté, d’autonomies et de résistances s’il en est (confédérations de communes libres au Moyen-Age dirigées par les assemblées d’habitants, Jean-Jacques Rousseau et la souveraineté populaire, Résistance contre Mussolini en Italie, sous l’occupation en France, tradition persistante des coopératives, combat autogestionnaires comme l’usine de montres LIP dans les années 70…) vient confirmer le fait que de tout temps, et jusqu’à aujourd’hui (on peut penser bien évidemment au confédéralisme démocratique kurde, aux communes zapatistes aussi bien qu’au Vermont ou à Madagascar et ses assemblées d’habitants, les Fokon’ola), les régions montagneuses, du fait de leur isolement (souvent perçu par les habitants comme un avantage, car plus favorable à la liberté et à l’autonomie), ont été et sont propices à l’avènement de démocraties directes.

 

Une fois n’est pas coutume, avec les Escartons, le commun des Français ignore tout d’une réalité qui mériterait, à côté du rôle des assemblées d’habitants comme instance politique décisionnelle dans certaines villes du Moyen-Age ou dans de multiples villes (dont l’ensemble de Paris) au moment de la Révolution française, d’être exposée sur les bancs de nos écoles : une région à cheval sur la France et l’Italie où la féodalité et la noblesse ont disparu dès 1343, au profit d’une égalité de droits et d’une liberté politique pour tous (ou plutôt, comme il est de mise à l’époque, pour tous les hommes).

 

« Dans ces lieux inhospitaliers, difficilement gouvernables par un pouvoir central, les municipalités avaient peu à peu pris le pas sur les féodaux » (1). Un système politique, construit du bas, de confédéralisme municipal et de communes autonomes, de longue durée (8 siècles, peut-être plus), ayant permis à ses habitants de prendre part directement aux prises de décisions concernant le présent et l’avenir du territoire et de la communauté dans son ensemble.

 

Un système politique très démocratique, réalisé notamment grâce au moyen d’une Charte, qui est allé de pair avec la construction d’une certaine qualité de vie de ses habitants, le développement de solidarités efficaces entre les individus d’une même communauté ainsi qu’entre communautés, une culture riche et un amour de la liberté et de l’autonomie fécond.

 

XIème siècle-1789 : LA RÉPUBLIQUE DES ESCARTONS – ENTRE AUTONOMIE, PROSPÉRITÉ, SOLIDARITÉS et DÉMOCRATIE DIRECTE

 

Les escartons étaient des regroupements de communes libres fonctionnant de manière confédérale et démocratique. « Comme le rappellent tous les manuels d’histoire, le Moyen-Age, époque troublée, connaît des princes plus soucieux de guerroyer que de gouverner, laissant souvent le soin aux habitants de régler leur propres problèmes administratifs » (2). C’est ce la cas des Escartons, de ce territoire autonome probablement antérieur à l’avènement des Dauphins (1050), de 30 000 à 40 000 habitants (en 1343) centré, comme dans toutes les régions de montagne, sur une économie autarcique et vivrière (ce qui n’empêche en rien la multiplication des échanges avec l’étranger, à travers notamment les grandes foires organisées à Briançon) « fondée sur l’élevage bovin et l’agriculture » (3) ; dans ces montagnes entre Provence et Piémont où se loge en Briançon (1400 mètres) une des villes les plus haute d’Europe, les habitants vont très tôt réussir à s’unir, pour résoudre certains problèmes vitaux et pour obtenir leur liberté politique, c’est à dire leur autonomie.

 

Les Dauphins (princes gouvernant la région du Dauphiné), tels l’État français depuis Napoléon avec les préfets, exerçaient leur gouvernement par le biais de leurs représentants, baillis ou châtelains. Mais l’isolement et la carence des moyens de communication permirent une large autonomie. « Devant l’insuffisance de ce type d’administration (…) les habitants s’organisèrent en vue d’assurer un minimum de gestion publique (entretien des routes, canaux, etc…) et de défendre leurs intérêts. La cellule de base de cet édifice était la communauté, administrée par un ou plusieurs consuls et quelques représentants élus » (4).

 

Les villages, constamment menacés par les avalanches, les incendies et les inondations, devaient se soutenir les uns les autres pour remédier le cas échéant à ces calamités. De cette nécessité naquirent donc des groupements de communes ou « escartons », dont l’étymologie reflète bien cette notion de répartition des charges (« escartar » signifie en effet « répartir »). Bientôt, les escartons comprirent l’intérêt d’élargir le cadre de leur action, et de leur union naquit la célèbre République de Briançon ou « Grand Escarton ».

 

Les habitants, dont les libertés individuelles progressent de manière remarquable, arrivent par la discussion, les débats, les votes en assemblée et le développement des coopérations à gouverner leur région démocratiquement. C’est ce que notait vers 1710, l’ingénieur militaire La Blotière, en tournée d’inspection : « Quoique ces peuples soient d’une grande liaison, cependant, de particulier à particulier, il ne se trouve pas plus d’union parmi eux qu’ailleurs, même moins, mais d’abord qu’il s’agit de l’intérêt public, ceux qui étaient prêts à se battre et qui se déchiraient par des calomnies outrageantes, se réunissent à l’instant et paraissent d’une concorde admirable. Cela fait qu’il y a très peu d’affaires, quelqu’épineuses qu’elles soient, dont ils ne viennent à bout. »

 

« Au point de vue administratif, cette organisation s’apparentait à une démocratie : chacune des cinquante deux communautés élisait son ou ses consuls, élus pour un an seulement et ne pouvant être désigné à nouveau qu’au bout de cinq ans » (5). Tous les ans, à la Chandeleur (le 2 février), les chefs de famille du village se réunissaient pour désigner leur « consul ». (…) Celui qui avait le plus de voix était désigné, quelquefois à son corps défendant. (…) Ces délégués étaient entourés d’adjoints qu’il choisissait lui-même, ou dans certains villages, qui étaient eux aussi désignés par les chefs de famille. Les adjoints étaient spécialisés. Il y avait par exemple celui qui s’occupait de la préservation des forêts, ou celui qui s’occupait des problèmes de l’eau, appelé « le mansier », dont le rôle consistait à représenter leurs électeurs, soit dans le cadre de la république à l’occasion de l’assemblée générale tenue annuellement à Briançon, soit dans le cadre de l’escarton (6).

 

« Les cinq escartons composant la « République » (Briançon, Queyras, Oulx, Pragelas, Château-Dauphin) constituaient une fédération : deux fois par an, les délégués des 52 communautés se réunissaient à Briançon afin de débattre de questions diverses et de répartir des charges » (7). Le Grand Escarton désigne à la fois l’ensemble territorial de ces 5 escartons et la réunion à Briançon de leurs délégués, appelés aussi « députés ». Ces derniers ne peuvent statuer dans les affaires importantes qu’après en avoir référé à leur escarton, lequel, s’il l’estime nécessaire, consulte ses consuls qui à leur tour pourront consulter les chefs de famille : un mandat représentatif et très court, comme pratiqué et revendiqué dans l’Athènes antique, les communes libres de la Révolution française ou dans celles des années 1870-1871.

 

Dans le contexte féodal où l’autorité seigneuriale s’exerce de façon quasi contractuelle les habitants, regroupés en communes et en escartons vont réussir à racheter au Prince (moyennant un prix ainsi qu’une rente annuelle) endetté leurs libertés, petit à petit, et plus particulièrement grâce à la Charte fondatrice signée avec lui le 29 mai 1343 : la Charte des Escartons, consultable ici. « A peu de choses près, il s’agit ni plus ni moins que de l’achat de leur liberté et de leur indépendance par les habitants du grand Briançonnais » (8).

 

UN CONFÉDÉRALISME DÉMOCRATIQUE SALVATEUR ? PROSPÉRITÉ, DISPARITION AVANT L’HEURE (1343) du FÉODALISME ET DES PRIVILÈGES DE LA NOBLESSE…

 

EXTINCTION DE LA FÉODALITÉ ET DES PRIVILÈGES DE LA NOBLESSE

« C’est l’extinction de la féodalité (…) C’est aussi l’extinction sans conflit de la noblesse. Avant 1343, les nobles, pratiquement dépourvus de pouvoir féodal, abusaient de celui que leur conférait la position très recherchée d’officier delphinal : viguier, bailli, etc. D’où des conflits fréquents qui disparaissent. Des nobles quittent les escartons au cours des deux siècles suivants après avoir réalisés leurs biens. Mais certains reviendront. Dans quelques villages, en 1346, certains auraient obtenu des indemnités compensatrices afin d’être ensuite astreints à l’impôt commun. Tous ceux qui restent ou reviennent se mêlent sans plus de façons à la bourgeoisie. En vertu de leur entregent et de leur savoir, ils seront souvent élus consuls. On notera que tout cela s’est passé 450 ans avant une certaine nuit du 4 août » (9).

 

AVANCÉES DANS L’ÉGALITÉ HOMME FEMME

En dépit de la non-présence des femmes aux assemblées communales et de leur non-participation à l’élection des délégués de la commune, les droits des femmes étaient plus avancés à l’époque que dans la France d’avant 1965 et la réforme du régime matrimonial : à l’article premier de la charte (de 1343 donc) signée par le Dauphin, il est stipulé que tous les habitants des deux sexes sont habilités à posséder. L’article 16 conforte cette disposition en reconnaissant expressément à chacun le droit de cession ou de donation sans l’autorisation ou le consentement de quiconque.

 

UN SYSTÈME ÉDUCATIF ÉTENDU ET DE QUALITÉ

Du côté de l’éducation, les Escartons avaient développé un système d’enseignement très au point : l’instruction du peuple atteignait dans ces vallées libres un niveau sans pareil pour l’époque. 35% des femmes et 90% des hommes savaient lire. D’autres facteurs contribuaient à une éducation de grande qualité, comme par exemple les méthodes d’apprentissage originales, notamment basées sur l’apprentissage de la liberté et du pouvoir politique.

 

UNE JUSTICE PERFORMANTE et DÉMOCRATIQUE

Côté sécurité et justice, ces communautés « édictaient leur propre règlements de police. Elles élisaient des juges qui statuaient sur les contraventions en se référant aux coutumes locales. A l’image de ce qui se pratiquait en Grèce antique ou dans certaines communes libres du Moyen-Age, les juges étaient élus pour un an, puis par moitié tous les deux ans afin que les anciens puissent initier les nouveaux. Dans ces tribunaux qui ont fonctionné jusqu’en 1790, les affaires étaient jugées sans délai, selon des codes municipaux élaborés au fil des ans, appropriés aux besoins et usages locaux, approuvés par le suffrage des foyers. Les jugements n’étaient pas homologués au nom du Roi. Étant tous « Hommes-libres-francs-bourgeois », les Briançonnais avaient tous le droit de chasse et le droit de porter des armes » (10).

 

DÉVELOPPEMENT DES SOLIDARITÉS, DES PROJETS COMMUNS ET DE LA COOPÉRATION ENTRE COMMUNAUTÉS, ENTRE VILLE ET CAMPAGNE

Chaque municipalité gère au plus près les aspirations de ses administrés, et entretient la solidarité. Ainsi le village d’Arvieu décida que lorsque les hommes iraient faucher les prairies d’altitude, la première journée serait pour les veuves et les orphelins. Dans certains villages, lorsqu’un habitant perdait une vache ou un mulet, bêtes précieuses, la perte était répartie entre les habitants au prorata du bétail possédé. Lorsqu’une maison est construite ou remise en état, une corvée municipale est organisée pour la coupe du bois et le transport des matériaux. En cas d’incendie, la municipalité organise une quête pour les victimes. Entre les communautés d’une même vallée, il existe un système de répartition des charges, ainsi que des tâches dépassant les moyens d’une seule commune (chemins, irrigation, endiguement, etc…). Ce système est appelé « escartonnement ».

 

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET LA FIN DES ESCARTONS

 

« Née en période de carence à peu près totale d’autorité étatique, la République vit les difficultés surgir au fur et à mesure du développement des pouvoirs politiques » (11). Deux évènements majeurs entrainèrent la fin des Escartons.

 

D’abord, le traité d’Utrecht de 1713, par lequel le Roi de France céda au Duc de Savoie, les vallées d’Oulx, Pragelas et Château-Dauphin, amputa le « grand escarton » de 32 de ses communauté. « Une frontière de géomètre », se plaindront les habitants, qui plonge la région dans les difficultés économiques. Cette mesure acheva le déclin économique amorcée par le Colbertisme, et traumatisa la population qui perdait de chaque côté la réciprocité de l’escartonnement. Disparaissait aussi une complémentarité économique ancestrale entre les deux versants liés par 21 cols presque tous muletiers : bétail, cuir, bois, à l’Ouest, fruits, légumes à l’Est.

 

Le deuxième cataclysme fut la Révolution, qui sonna le glas de la République des Escartons. Au nom de la souveraineté nationale et populaire, l’Assemblée nationale, inquiète au plus haut point des couches populaires très organisées dans toute la France, notamment à travers les assemblées communales, exige la destruction de cette organisation démocratique pérenne qu’était le système des Escartons, au plus grand profit du centalisme étatique et de la classe possédante, décidée à la fois de réserver le vote aux plus riches (suffrage censitaire), d’interdire les regroupements et l’auto-organisation des citoyens et travailleurs, et par dessus tout soucieuse de priver les citoyens ordinaires de tout pouvoir politique. « Dans un dernier sursaut de bête sauvage touchée à mort », écrira un des leurs, ils envoient sans succès une ultime requête à l’Assemblée Nationale afin de conserver leur liberté, le 29 décembre 1789. Les Escartons disparaissent officiellement en 1790. Finalement, le 31 mai 1790, ils enverront leur soumission accompagnée de cette remarque pleine de fierté : « notre pauvreté était extrême, mais nos larmes ne coulaient pas sur nos fers ».

 

POUR PLUS D’INFOS SUR LES ESCARTONS, CONSULTER :

 

- L’excellent site http://www.briancon-vauban.com

- Le site internet de Jean Gallian : http://jean.gallian.free.fr

 

NOTES :

 

(1) : Extrait du site, pleins d’informations sur la République des Escartons, http://www.briancon-vauban.com

(2) : Jean-Luc Bernard, Nosto modo – Culture et civilisation d’un monde alpin entre Provence et Piémont, tome 2, p. 12.

(3) : Ibid, p. 10.

(4) : Ibid, p. 19

(5) : Ibid, p. 12

(6) : Extrait du site http://www.briancon-vauban.com

(7) : Jean-Luc Bernard, Nosto modo – Culture et civilisation d’un monde alpin entre Provence et Piémont, tome 2, p. 19. 

(8) : Ibid, p. 19

(9) : Extrait du site http://www.briancon-vauban.com

(10) : Ibid

(11) : Jean-Luc Bernard, Nosto modo – Culture et civilisation d’un monde alpin entre Provence et Piémont, tome 2, p. 20.