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« Jusqu’à aujourd’hui les assemblées générales de citoyens existent dans les sociétés Igbos. Il est du devoir du crieur de la ville de parcourir avec son gong le village, le soir, quand tout le monde est rentré des fermes, de convoquer tous les habitants sur la place du village. » (2)

 

Cet article est tiré de la lecture du livre de Sam Mbah et I.E. Igariwey, African Anarchism : The History of a Movement, Tucson, Ariz. : See Sharp Press, 2001 (3).

 

« Souviens-toi ! Le souvenir est plein d’enseignements utiles ; dans ses replis, il y a de quoi désaltérer l’élite de ceux qui viennent boire. »

Sidi Yaya cité par Es-Saadi dans le Tarikh es-Soudan (Chronique du Pays des Noirs), 1655.

 

COMMUNALISME et ASSEMBLÉES D’HABITANTS en AFRIQUE : une tradition toujours d’actualité !

 

Bien que l’État ait existé en Afrique depuis longtemps (Égypte antique – unification de la vallée du Nil autour de 3500 avant J.C. -, Royaume de Koush (Nubie) autour de 1100 av. J.C.), nombre de sociétés africaines au cours de l’histoire ont choisi de se passer d’une structure étatique. On les a souvent décrits comme des « sociétés sans État » : ainsi des Igbos (Nigeria, Bénin), des Dogons (Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire) des Logoli au Kenya ou encore des Nuer au sud du Soudan (voir en bas de l’article pour une liste non exhaustive des sociétés sans État en Afrique).

Nombre des sociétés traditionnelles africaines étaient basées sur le communalisme, c’est-à-dire sur des communautés/villages (plus ou moins) politiquement indépendants les uns des autres, qui géraient leurs propres affaires (autonomie, autogouvernement), et où tous les individus sans exception prenaient part, soit directement soit indirectement, à la gestion des affaires de la communauté, à tous les niveaux. Dans les sociétés traditionnelles, les Africains prenaient les décisions politiques les plus importantes par consensus, pas par le vote.

Ce qui est intéressant, soulignent les deux auteurs, est que ces traits communaux existent toujours en milieu rural.

L’organisation politique avait une structure horizontale, et non verticale, caractérisée par un haut niveau de partage des fonctions et des pouvoirs. Le leadership politique n’était imposé ni par la force, ni par la centralisation : il émergeait d’un consensus commun ou d’un besoin mutuel ressenti. Ainsi, on ne déclarait pas la guerre à un autre village à moins qu’il y ait un consensus dans le village. Il y avait parmi elles des sociétés communales matriarcales, célèbres pour leurs traditions de femme leaders.

Ce haut degré d’égalitarisme et de liberté a été rendu possible, notamment, soulignent les auteurs, par le bas niveau de production : il existait un « mode de production villageois » (4) qui était porté sans aucun État, basé sur un partage des terres très égalitaire. Le marché était libre, les familles pouvaient disposer de leurs surplus comme elles le voulaient et aller le vendre au marché.

 

EXEMPLES D’ASSEMBLÉES de CITOYENS comme MODE de GOUVERNEMENT en Afrique de l’Ouest

 

Avant la colonisation européenne, les Igbos (Sud-Est du Nigéria actuel, notamment la région du Biafra) vivaient en petites communautés politiques autonomes, sans roi ni chefs et sans gouvernement central.

Jusqu’à aujourd’hui, les assemblées générales de citoyens existent dans les sociétés Igbos. Il est du devoir du crieur de la ville de parcourir avec son gong le village, le soir, quand tout le monde est rentré des fermes, de convoquer tous les habitants sur la place du village. L’ordre du jour de l’assemblée est souvent très précis. Sur la place du village, les anciens soulignent une question en détail et les habitants expriment leurs points de vue aussi clairement que possible, jusqu’à ce que le consensus soit acquis.

La petite échelle des institutions des Igbos a rendu possible une vraie démocratie. Selon l’historien Isichei : « Une des choses qui frappèrent les premiers européens visitant les Igbos était à quel point la démocratie était pratiquée » (Elizabeth Allo Isichei, A History of the Igbo People. London : Macmillan, 1976).

A côté du Conseil des Anciens, des classes d’âge et des sociétés secrètes (qui agissaient comme des instruments de contrôle social), l’Umuada, assemblée des femmes du village, jouait un rôle clef dans la prise de décision et l’application des décisions, notamment pour toute décision concernant les femmes et les enfants.

Non loin des Igbos, chez les Tallensi (Ghana) comme chez les peuples du delta du Niger (Nigeria) – dont nous reparlerons dans le futur – la pratique de prise de décision politique en assemblée d’habitants, par consensus, était également commune. La base de l’organisation des peuples du delta du Niger (Nigeria actuel) était les Cités-États (formées de plusieurs « maisons »), comme dans la Grèce antique. Comme en Grèce également, c’est l’assemblée de la ville qui prenait les décisions politiques importantes.

Les Tallensi (Ghana), peuple d’Afrique de l’Ouest établi au nord-est du Ghana et également dans la région limitrophe du Burkina Faso, étaient principalement des fermiers paysans, cultivant surtout des céréales. Leur organisation sociale était basée sur le clan. Pour prendre les décisions cruciales concernant la communauté/village, les Tallensi avaient la pratique de convoquer de grosses assemblées d’habitants.

 

LISTE DE SOCIÉTÉS SANS ÉTAT en AFRIQUE :

On peut dire que les sociétés sans État sont parmi les plus anciennes formes d’organisation socio-politique en Afrique (5)… On peut citer comme exemples, et selon bien évidemment des modalités fort diverses :

- les Igbos (Nigeria, Bénin)

- les Biroms (Nigeria),

- les Angas (Nigeria)

- les Idomas (Nigeria)

- les Ekoi (Nigeria, Cameroun)

- les peuples du Delta du Niger

- les Tiv (Nigeria)

- les Shona (Zimbabwe)

- les Bobo (Burkina Faso, Mali)

- les Dogons (Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire)

- les Konkomba (Ghana, Togo, Burkina Faso)

- les Birifor (Burkina Faso, Niger)

- les Kissi (Guinée, Sierra Leone, Liberia)

- les Dan (Côte d’Ivoire, Liberia)

- les Logoli (Kenya)

- les Batas (Nigeria, Cameroun, Tchad)

- les Gagu (Côte d’Ivoire)

- les Kru (Côte d’Ivoire, Ghana, Liberia)

- les Mano (Liberia, Guinée-Bissau, Guinée )

- les Kwandos (Côte d’Ivoire, Guinée, Togo)

- les Tallensi (Ghana, Burkina Faso)

- les Kusaasi (Ghana)

- les Nuer (Sud du Soudan)

 

NOTES :

(1) Comme l’écrivent I.E. Igariwey et Sam Mbah, il n’est pas question de dire que certains systèmes traditionnels africains étaient parfaits, ni d’idéaliser un modèle traditionnel Africain. Certains avaient de graves défauts, comme du reste leurs homologues en Europe ou ailleurs.

(2) Sam Mbah et I.E. Igariwey, African Anarchism : The History of a Movement, Tucson, Ariz. : See Sharp Press, 2001, p. 58.

(3) Sam Mbah est journaliste et avocat nigérian.

(4) Les auteurs recommandent sur ce sujet le travail de l’économiste égyptien Samir Amin.

(5) Ibid, p. 56.

 

POUR PLUS D’INFORMATIONS :

Consulter (en anglais) le site de Sam Mbah : http://sammbah.wordpress.com