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De manière non étonnante, c’est une révolte des gens ordinaires (et notamment des petits fermiers) qui a conduit l’Athènes antique a abolir le système politique aristocratique (le pouvoir d’une élite) pour mettre en place, grâce à une nouvelle constitution, le pouvoir du peuple – la démocratie. La démocratie à l’époque ne peut être que directe : dans le cas contraire, on l’appellerait aristocratie ou oligarchie.

C’est l’Assemblée du peuple (où généralement 6000 personnes se rassemblaient, tous les 10 jours en moyenne), ouverte à tous les citoyens et où chacun peut s’exprimer, qui décide de la politique de l’État (politique étrangère, décisions politiques importantes…), par vote à la majorité après débats et discussions. Quant au pouvoir exécutif et aux membres de l’administration, ils étaient pour l’immense majorité tirés au sort, pour des durées très brèves, parmi l’ensemble des citoyens : ainsi, par exemple, « un citoyen athénien (adulte mâle) sur quatre pouvait dire : « J’ai été vingt-quatre heures président d’Athènes » – mais aucun d’eux ne pouvait se vanter de l’avoir été plus de 24 h » (1).

 

Cet article sur la démocratie athénienne antique est tirée du livre passionnant et très facile à lire du professeur danois Mogens H. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène (2). Il sera complété dans l’avenir par deux autres petits articles, l’un axé sur « le fonctionnement de l’assemblée à Athènes » (quelles règles de discussion ? comment plus de 6000 personnes réunies pouvaient-elles prendre des décisions politiques ?) et l’autre sur le thème « démocratie directe et politique étrangère, le cas d’Athènes ». Le professeur Hansen, qui a passé toute sa vie à étudier l’histoire de la démocratie athénienne, a écrit ce livre comme un résumé très pédagogique de ses travaux, à destination du grand public. L’existence de ce livre nous a été signalée grâce à une vidéo d’Étienne Chouard (voir le site internet Plan C). Le présent article ainsi que les 2 à venir seront plus axés sur le rôle – fondamental – des assemblées dans la démocratie athénienne… Pour un tour d’horizon plus large des institutions athéniennes, on conseille d’aller voir les (vibrantes et très fortes) vidéos/conférences d’Etienne Chouard, disponibles sur le site Plan C.

 

Athènes, 507 av. J.C. : RÉVOLTE DES GENS ORDINAIRES ET MISE EN PLACE DE LA DÉMOCRATIE

Mise au point : l’Athènes de l’Antiquité est très très loin d’être un modèle !!! Sur les 300 000 habitants de la région de l’Attique à l’époque, seuls 40 000 (de 30 000 à 60 000 selon les époques) étaient citoyens et pouvaient donc participer à l’assemblée ou être tirés au sort pour devenir magistrat (fonctionnaire). Comme dans l’immense majorité des entités politiques du globe à l’époque, l’esclavage existait et les femmes étaient exclues de la politique, tout comme les résidents étrangers. Ceci bien compris et toujours en tête, il ne reste qu’à découvrir ce à quoi une révolte des gens du commun a pu conduire, et comment les citoyens athéniens ont pu mettre en place un fonctionnement politique – un État – où chaque citoyen pouvait réellement participer à la prise de décision politique – et particulièrement aux plus importantes d’entre elles – et où tout le monde avait la même chance de devenir – par tirage au sort – président, juge ou membre du pouvoir exécutif !

RÉVOLTE ET MISE EN PLACE DE LA DÉMOCRATIE : la démocratie athénienne antique est née en réaction aux abus de l’aristocratie régnante… Les grands propriétaires terriens exploitent les petits fermiers, et les poussent notamment à s’endetter… Pour faire face à ces dettes injustes, nombre d’entre eux se voient obligés de tout abandonner et de fuir dans les cités voisines, voire de se faire esclave pour payer leurs dettes. « Les petits fermiers paupérisés finirent par se soulever en réclamant l’abolition de la servitude pour dettes, contre l’endettement des hectémores et pour une redistribution des terres. Dans les cent années qui vont environ de 630 à 530, ces tensions économiques et sociales produisirent une série de crises politiques; des plus importantes, résultèrent le coup d’Etat avorté de Cylon, les lois de Dracon, les réformes de Solon et la tyrannie de Pisistrate » (3). Finalement, »le peuple se révolta (…). En 507, trois ans seulement après l’expulsion des tyrans, c’était au tour de la domination aristocratique d’être abolie, au profit d’une nouvelle forme de constitution, la « démocratie », laquelle au demeurant apparaissait à la même époque dans plusieurs autres cités grecques » (4).

Les Athéniens se construisirent un lieu d’assemblée, sur une petite butte (le Pnyx), où dorénavant ils se rassembleraient pour décider ensemble de la politique de l’État.

 

LA POLITIQUE à ATHÈNES, L’OPPOSÉ DE LA NÔTRE : LA CONFIANCE DANS L’INTELLIGENCE ET LA SAINE APPRÉCIATION DU CITOYEN ORDINAIRE

La liberté, pour les Athéniens de l’époque, c’est non seulement la liberté privée de vivre comme on l’entend, mais aussi la liberté politique de participer aux institutions démocratiques : à la prise de décision politique, au pouvoir exécutif et au pouvoir judiciaire. Sans cela, un citoyen n’est pas libre.

Quant à l’égalité, c’est non seulement l’égalité par la naissance mais également l’égalité de pouvoir, et donc, notamment, l’égal droit de parole dans les assemblées politiques, ainsi que l’égal droit (grâce au tirage au sort) d’accéder aux plus hautes fonctions de l’État.

Comme le décrit à l’époque Aristote dans son livre La politique, à Athènes « l’État est dominé par les artisans (banausoi), les boutiquiers (to agoraion plèthos) et particulièrement les ouvriers salariés (thètes), qui vivent tous dans la ville et de ce fait sont toujours en train de tenir assemblée. Toutes les décisions sont prises par décret de l’assemblée et les magistrats (choisis bien sûr par tirage au sort) n’ont qu’une compétence administrative. Tous peuvent être magistrats à tour de rôle. » (5). A noter : les citoyens qui se rendent à l’assemblée (en moyenne 40 fois par an, soit à peu près tous les 10 jours) sont payés par l’État l’équivalent d’une journée de travail !!!

Contrairement à nos démocraties modernes, les gens ordinaires « ne se bornaient pas au choix de leurs décideurs mais, par centaines, par milliers, préparaient et prenaient les décisions, puis les administraient eux-mêmes » (6). « Un citoyen athénien (adulte mâle) sur quatre pouvait dire : « J’ai été vingt-quatre heures président d’Athènes » – mais aucun d’eux ne pouvait se vanter de l’avoir été plus de 24 h » (7). La moitié de ceux qui avaient passé 30 ans étaient au moins une fois membre du Conseil des 500, l’organe exécutif athénien à la tête de tout le système d’administration publique. « Toutes les décisions politiques étaient prises à la majorité simple (les majorités qualifiées, des deux tiers par exemple, étant inconnues) dans des assemblées nombreuses, de plusieurs centaines à plusieurs milliers de citoyens, après un débat qui durait au plus quelques heures » (8).

L’assemblée d’Athènes (ainsi que les 139 assemblées locales sur tout le territoire de l’Attique) était ouverte à tous les citoyens. « Quiconque assistait à l’Assemblée avait le droit d’y prendre la parole et de voter ; mais remettre toutes les décisions politiques importantes entre les mains d’une majorité de citoyens ordinaires avait-il un sens ? Le Socrate de Platon trouvait cela absurde : on ne ferait pas naviguer un vaisseau en soumettant tout aux voix de tous ceux qui auraient embarqué. Disons que les Athéniens avaient confiance dans l’intelligence et la saine appréciation du citoyen ordinaire, mais précisaient bien que nul citoyen n’était obligé de s’engager dans l’activité politique au plus haut niveau.

On pouvait diviser l’activité politique en participation passive – écouter et voter – et participation active, c’est-à-dire émettre des propositions et prendre part au débat politique : du citoyen ordinaire, les Athéniens attendaient qu’il choisisse la première attitude, qui réclamait assez de sens commun pour choisir sagement entre les propositions présentées ; ils laissaient la participation active à ceux qui se sentaient une vocation pour cela – « celui qui veut », ho boulomènénos, dans les faits. La démocratie, c’était en substance l’isègoria pour chaque citoyen, c’est-à-dire la possibilité effective de se lever et de présenter sa proposition ou son objection, mais on n’obligerait personne à la traduire en actes – il va de soi que si chacun avait insisté pour user de son isègoria, la démocratie en assemblée aurait craqué de toutes parts » (9).

Ainsi, l’Athènes de l’antiquité reste un des meilleurs exemples d’un État d’importance significative qui ait été gouverné selon la démocratie directe : une réelle démocratie (le pouvoir du peuple), une démocratie d’assemblées.

 

NOTES :

(1) Mogens H. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène – Structure, principes et idéologie traduction de Serge Bardet avec le concours de Philippe Gautier, Éditions Les belles lettres, Paris, 2003, p. 357

(2) Mogens H. Hansen, La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène – Structure, principes et idéologie traduction de Serge Bardet avec le concours de Philippe Gautier, Éditions Les belles lettres, Paris, 2003.

(3) Ibid, p. 53

(4) Ibid, p. 58

(5) Ibid, p. 95

(6) Ibid, p. 356

(7) Ibid, p. 357

(8) Ibid, p. 347

(9) Ibid, p. 349-350